Catégorie : Hypnose et psychologie

  • Faire le ménage dans sa vie : que valent les protocoles thérapeutiques qui proposent de « déposer » ce qui encombre ?

    En hypnose et dans différentes approches psychothérapeutiques, on rencontre régulièrement une même famille de métaphores : déposer un poids, vider un sac, abandonner de vieilles valises, nettoyer une maison, jeter ce qui ne sert plus, faire un « ménage de printemps » intérieur.

    L’image est immédiatement compréhensible. Nous accumulerions au fil de notre histoire des expériences, des habitudes, des préoccupations, des obligations ou des blessures qui finissent par occuper trop de place. La thérapie permettrait alors de trier, conserver ce qui demeure utile et se délester du reste.

    Cette métaphore peut constituer un excellent outil thérapeutique. Elle peut aussi véhiculer une conception discutable du fonctionnement psychologique : celle selon laquelle aller mieux consisterait à éliminer les pensées, les émotions ou les souvenirs désagréables.

    Tout dépend donc de ce que l’on entend par « déposer ».

    Le « ménage de printemps » comme métaphore thérapeutique

    Imaginons une séance d’hypnose.

    La personne est invitée à imaginer une maison représentant son monde intérieur. Certaines pièces sont agréables, d’autres encombrées (le grenier, la cave…). Des cartons n’ont pas été ouverts depuis des années. Des objets appartiennent à d’autres personnes. Certains avaient autrefois une utilité mais n’en ont plus aujourd’hui.

    Elle peut regarder, trier, déplacer, ranger, conserver ou déposer.

    Sur le plan thérapeutique, plusieurs processus intéressants peuvent alors se produire.

    Le premier concerne l’externalisation.

    Une personne peut initialement penser : « Je suis anxieuse. »

    Puis progressivement : « Il y a de l’anxiété en moi. »

    Et éventuellement : « J’observe cette anxiété et je peux décider de la manière dont je souhaite y répondre. »

    La nuance paraît grammaticale. Psychologiquement, elle peut être importante. L’expérience interne cesse temporairement d’être confondue avec l’identité. Il y a défusion cognitive.

    Prendre de la distance sans nier ce qui existe

    Cette mise à distance possède des équivalents dans la littérature scientifique.

    Les recherches consacrées au self-distancing, ou distanciation psychologique, étudient notamment la capacité à considérer une expérience depuis une perspective légèrement plus éloignée plutôt qu’en étant totalement immergé dans celle-ci. Une méta-analyse de 25 expériences portant sur 2 397 participants retrouve un avantage faible à modéré de la réflexion distanciée par rapport à une réflexion plus immergée lorsqu’une personne revient sur une expérience négative.

    La distanciation constitue ainsi une stratégie étudiée de régulation émotionnelle permettant de modifier la perspective depuis laquelle un événement est traité. Elle ne suppose pas que l’événement disparaisse.

    C’est exactement ce qui peut donner de l’intérêt à une métaphore comme celle de la valise.

    « Poser la valise » peut permettre d’expérimenter : « Cette histoire existe, mais je ne suis pas obligé de la porter en permanence. »

    Cette formulation est très différente de : « Cette histoire doit disparaître. »

    Déposer n’est pas effacer

    Une difficulté apparaît pourtant fréquemment dans certains discours thérapeutiques.

    On parle de :

    « se débarrasser des émotions négatives »,

    « supprimer les souvenirs inutiles »,

    « évacuer les traumatismes »,

    « nettoyer l’inconscient »,

    ou encore « éliminer les énergies émotionnelles du passé ».

    Ces formulations ne correspondent pas correctement au fonctionnement connu de la mémoire et des émotions.

    Un souvenir autobiographique douloureux ne ressemble pas à un fichier placé dans une corbeille informatique. Une émotion n’est pas davantage une substance toxique stockée quelque part dans le cerveau qu’il faudrait évacuer.

    La métaphore devient problématique lorsqu’elle est prise littéralement.

    Une thérapie peut diminuer la détresse associée à un souvenir, modifier son interprétation, permettre de l’évoquer sans être submergé, diminuer certaines réponses conditionnées ou transformer les comportements qui lui sont associés.

    Cela ne signifie pas que le souvenir a été retiré du cerveau.

    Une émotion désagréable n’est pas nécessairement une émotion inutile

    Le mot « inutile » mérite lui-même d’être interrogé.

    Une personne peut effectivement avoir intérêt à abandonner certains comportements devenus inadaptés :

    > éviter systématiquement certaines situations,

    > chercher continuellement l’approbation,

    > vérifier vingt fois quelque chose,

    > ruminer pendant des heures,

    > se surinvestir pour ne décevoir personne,

    > utiliser systématiquement l’alcool, le tabac ou la nourriture pour réguler une tension émotionnelle.

    Une règle mentale peut également être devenue excessivement rigide :

    « Je dois toujours être forte. »

    « Je dois satisfaire tout le monde. »

    « Je ne dois jamais échouer. »

    « Je dois tout contrôler. »

    Ces stratégies peuvent avoir eu une fonction dans une période donnée de l’existence et devenir ensuite coûteuses. En revanche, dire d’une émotion qu’elle est « inutile » est beaucoup plus discutable. La peur, la colère, la tristesse, la honte ou la culpabilité peuvent être disproportionnées, persistantes ou associées à des apprentissages devenus inadaptés. Cela ne les transforme pas pour autant en déchets psychologiques.

    La question thérapeutique devient : « Pourquoi apparaît-elle ici, qu’est-ce qui l’entretient et comment puis-je apprendre à ne plus organiser mon comportement autour d’elle ? »

    Quand vouloir se débarrasser devient précisément le problème

    Il existe ici un paradoxe bien connu en psychologie.

    Plus nous considérons qu’une pensée ne devrait absolument pas être présente, plus nous risquons de surveiller mentalement son apparition.

    Les recherches sur la suppression des pensées ont notamment mis en évidence des phénomènes de rebond : après avoir tenté de supprimer certaines pensées, celles-ci peuvent devenir temporairement plus accessibles. Les méta-analyses indiquent que cet effet existe, avec une amplitude variable selon les conditions expérimentales.

    Cela ne signifie pas que « repousser une pensée ne fonctionne jamais ». Une telle affirmation serait excessive.

    Le problème apparaît surtout lorsque la lutte contre l’expérience interne devient une stratégie centrale :

    « Il ne faut surtout plus que j’y pense. »

    « Je dois éliminer cette anxiété. »

    « Cette émotion ne devrait plus revenir après la séance. »

    La personne commence alors à surveiller en permanence si le problème est encore présent. Et cette surveillance peut elle-même entretenir le problème.

    De l’élimination à la flexibilité psychologique

    Cette distinction rejoint certains travaux contemporains portant sur la flexibilité psychologique.

    Dans l’Acceptance and Commitment Therapy, par exemple, l’objectif n’est pas principalement de faire disparaître les événements psychologiques désagréables. Il consiste davantage à développer la capacité à entrer en contact avec pensées, émotions et sensations sans que celles-ci déterminent systématiquement le comportement, puis à continuer à agir dans une direction cohérente avec ses valeurs.

    Une importante revue systématique et méta-analytique publiée en 2024 confirme que plusieurs dimensions de flexibilité et d’inflexibilité psychologiques évoluent au cours des interventions ACT et peuvent participer aux mécanismes de changement, même si la causalité précise entre ces processus et l’amélioration clinique reste complexe à établir.

    Cela conduit à reformuler complètement l’objectif du « ménage intérieur ». Il ne s’agit plus nécessairement de vider la maison. Il s’agit de pouvoir y circuler librement.

    Ce que l’hypnose peut apporter

    L’hypnose possède ici un intérêt particulier.

    Elle utilise l’imagination, les transformations perceptives, les métaphores et les suggestions expérientielles. Les suggestions peuvent permettre de représenter concrètement un problème abstrait : un poids sur les épaules, une corde que l’on tient depuis longtemps, une pièce encombrée, un vêtement devenu trop petit, un sac rempli d’objets appartenant à différentes périodes de l’existence.

    Les interventions hypnotiques utilisent précisément cette capacité à mobiliser l’imagination et la suggestion pour modifier l’expérience subjective.

    Une personne peut alors expérimenter symboliquement quelque chose qu’elle comprend intellectuellement mais qu’elle éprouve difficilement :

    « J’ai le droit de ne plus assumer cette responsabilité. »

    « Je peux me souvenir sans revivre. »

    « Cette pensée peut être présente sans commander ce que je fais. »

    « Ce qui m’a protégé autrefois n’est peut-être plus nécessaire aujourd’hui. »

    « Je peux conserver mon histoire sans continuer à la porter de la même façon. »

    Dans ce cadre, le « ménage de printemps » devient une expérience de tri, plutôt qu’une opération d’effacement.

    Le risque particulier des protocoles trop démonstratifs

    Certaines séances peuvent toutefois aller beaucoup plus loin :

    « Vous mettez toutes vos souffrances dans cette malle. »

    « Vous fermez définitivement cette malle. »

    « Vous laissez toutes vos blessures derrière cette porte. »

    « Elles ne vous appartiennent plus. »

    L’expérience peut être émotionnellement forte.

    Le problème apparaît quelques jours plus tard lorsque la personne retrouve une pensée, un souvenir ou une émotion qu’elle pensait avoir définitivement abandonné.

    Elle peut alors conclure : « La séance n’a pas fonctionné. »

    Ou : « Je n’ai pas réussi à lâcher prise. »

    Un outil conçu pour apporter du soulagement produit alors un nouveau critère d’échec. Il me paraît donc préférable d’éviter de promettre implicitement une disparition définitive.

    Le cas particulier du traumatisme

    La prudence doit être encore plus grande lorsqu’un vécu traumatique est concerné.

    Utiliser temporairement une image de boîte, de coffre ou de contenant peut parfois permettre à une personne de réduire son niveau d’activation et de différer le traitement d’un contenu émotionnel qu’elle n’est pas en état d’aborder immédiatement.

    Cela relève alors davantage du containment que de l’effacement. La distinction est essentielle. Mettre temporairement quelque chose de côté signifie : « Je peux choisir quand et dans quelles conditions je souhaite y revenir. »

    L’enfermer définitivement signifie : « Pour aller mieux, cela ne doit plus jamais réapparaître. »

    Ces deux messages thérapeutiques n’ont pas les mêmes implications.

    Les modèles contemporains travaillant sur le traumatisme accordent justement une place importante aux phénomènes d’évitement et aux difficultés de flexibilité psychologique. L’objectif n’est donc généralement pas d’apprendre à fuir plus efficacement les expériences internes liées au traumatisme.

    « Faire de la place » plutôt que « faire disparaître »

    C’est probablement ici que la métaphore du ménage peut devenir particulièrement intéressante. Quand on fait réellement le ménage chez soi, on ne jette pas tout.

    On ouvre. On regarde. On trie. On retrouve certaines choses. On en conserve quelques-unes. On déplace celles qui occupaient trop de place.

    On découvre parfois qu’on continuait à stocker quelque chose uniquement parce qu’on n’avait jamais pris le temps de se demander si cela nous convenait encore.

    Et on se sépare éventuellement de ce que l’on choisit de ne plus conserver.

    Une séance thérapeutique peut fonctionner de la même manière.

    La question pourrait devenir : « Parmi tout ce que vous transportez depuis des années, qu’avez-vous encore besoin de porter aujourd’hui ? »

    Cette question est beaucoup plus intéressante que : « De quoi voulez-vous vous débarrasser ? »

    La première ouvre une réflexion sur la fonction, le choix et l’évolution.

    La seconde risque de transformer la souffrance en objet indésirable à expulser.

    Une autre manière de conduire le « ménage de printemps »

    Un protocole hypnotique de ce type pourrait donc inviter la personne à explorer symboliquement son environnement intérieur sans prédéterminer ce qu’elle doit supprimer.

    Elle pourrait distinguer :

    1. ce qu’elle souhaite conserver parce que cela fait partie de son histoire ou de ses ressources ;
    2. ce qu’elle souhaite regarder autrement ;
    3. ce qui appartient davantage aux attentes ou responsabilités des autres qu’aux siennes ;
    4. les stratégies qui furent autrefois protectrices mais sont devenues coûteuses ;
    5. ce qu’elle peut simplement poser pour ne plus avoir à le porter continuellement.

    Ce dernier point est probablement le plus important. Une chose peut continuer à exister sans avoir besoin d’être portée.

    Une nuance essentielle pour la pratique de l’hypnose

    Je modifierais donc légèrement une formulation souvent utilisée : « Déposer ce qui est devenu inutile. »

    Je lui préférerais : « Déposer ce qu’il n’est plus nécessaire de porter de la même manière. »

    Cette formulation évite de décider à la place de la personne que certaines émotions ou certains éléments de son histoire sont inutiles. Une autre proposition me paraît encore plus intéressante : « Faire de la place pour ce qui compte aujourd’hui. »

    Elle déplace l’objectif. La thérapie ne consiste plus uniquement à réduire quelque chose. Elle permet aussi de retrouver de la disponibilité pour autre chose : les relations, les projets, la curiosité, le plaisir, la sécurité, l’autonomie, les valeurs ou simplement la possibilité d’être davantage présent à ce qui se déroule maintenant.

    Finalement, faut-il utiliser ces protocoles ?

    Oui, à condition de comprendre ce que l’on fait. Le « ménage de printemps », les valises que l’on pose, le sac que l’on allège ou la pièce que l’on range peuvent constituer de très bonnes métaphores hypnotiques. Elles favorisent potentiellement l’externalisation, la prise de perspective, la distanciation et le sentiment de pouvoir choisir sa réponse plutôt que de subir automatiquement ce qui apparaît.

    Mais la métaphore devient beaucoup moins pertinente lorsqu’elle entretient trois illusions :

    qu’une émotion désagréable serait nécessairement inutile,

    qu’un souvenir douloureux pourrait être simplement effacé,

    et qu’aller mieux supposerait de ne plus jamais ressentir certaines choses.

    Une conception psychothérapeutique plus solide conduit à une autre ambition. Il ne s’agit pas toujours de retirer quelque chose de la personne.Il s’agit souvent de faire en sorte qu’elle n’ait plus besoin d’organiser sa vie autour de cette chose. Le passé peut rester dans la maison. Il n’a simplement plus besoin d’occuper toutes les pièces.

    Références principales

    Abramowitz, J. S., Tolin, D. F., & Street, G. P. (2001). Paradoxical effects of thought suppression: A meta-analysis of controlled studies. Clinical Psychology Review, 21(5), 683-703.

    Hayes, S. C., Luoma, J. B., Bond, F. W., Masuda, A., & Lillis, J. (2006). Acceptance and Commitment Therapy: Model, processes and outcomes. Behaviour Research and Therapy, 44(1), 1-25.

    Hayes, S. C., et al. (2016). Acceptance and Commitment Therapy and contextual behavioral science: Examining the progress of a distinctive model of behavioral and cognitive therapy. Behavior Therapy, 47(6), 869-885.

    Murdoch, E. M., et al. (2023). The effectiveness of self-distanced versus self-immersed reflections among adults: Systematic review and meta-analysis of experimental studies.

    Powers, M. B., et al. (2024). Examining domains of psychological flexibility and inflexibility as treatment mechanisms in Acceptance and Commitment Therapy: A comprehensive systematic and meta-analytic review. Clinical Psychology Review, 110, 102432.

    Wang, D. A., et al. (2020). Ironic effects of thought suppression: A meta-analysis.

    Webb, T. L., Miles, E., & Sheeran, P. (2012). Dealing with feeling: A meta-analysis of the effectiveness of strategies derived from the process model of emotion regulation. Psychological Bulletin, 138(4), 775-808.


    À lire aussi : Hypnose, stress et anxiété à Yvetot.

  • La profondeur en hypnose existe-t-elle vraiment ?

    Ce que mesurent les états, les échelles hypnotiques et ce que vaut l’« état d’Esdaile »

    En hypnose, nous parlons volontiers de profondeur. Une personne serait en transe légère, moyenne ou profonde. Elle descendrait ensuite vers le somnambulisme, puis vers des niveaux encore plus avancés.

    Dans certaines formations, ce vocabulaire prend la forme d’une cartographie précise : à chaque palier correspondraient des phénomènes, des capacités thérapeutiques et parfois même des usages anesthésiques. C’est ce que j’ai appris en me formant en hypnose elmanienne, mais aussi sur d’autres formations.

    Cette représentation est rassurante parce qu’elle donne l’impression de savoir où l’on se trouve. On peut même tester pour savoir où on est ! Elle mélange pourtant plusieurs réalités différentes : le vécu subjectif de la personne, sa réponse aux suggestions, les signes observés par le praticien, la relaxation, l’absorption, l’analgésie et les modèles théoriques appris en formation. Tant que ces dimensions restent confondues, la profondeur devient un mot qui explique tout et ne mesure plus grand-chose.

    J’ai donc repris tout ça de fond en comble, en revenant à ce qu’on raconte, à ce qui a été testé, validé par la science.

    D’abord, il faut comprendre ce que la recherche appelle état hypnotique, profondeur, suggestibilité et hypnotisabilité. Cette clarification change ensuite l’analyse : le problème ne porte pas sur la réalité des expériences vécues, mais sur la manière dont nous les classons et sur les conclusions cliniques que nous en tirons.

    Partie I : profondeur, états et échelles hypnotiques

    1. Le mot « profondeur » recouvre plusieurs phénomènes

    La métaphore de la profondeur suggère une seule dimension verticale. Plus la personne descendrait, plus l’hypnose deviendrait intense. Or les observations cliniques et les mesures de laboratoire ne s’alignent pas aussi simplement. Une personne peut se sentir très loin de son environnement tout en gardant une motricité normale. Une autre peut présenter une catalepsie nette sans éprouver une grande détente. Une troisième peut répondre à une suggestion d’analgésie tout en décrivant une transe légère.

    Dans les publications, le même mot peut désigner au moins cinq dimensions :

    • la profondeur subjective, c’est-à-dire l’intensité de l’expérience telle que la personne la rapporte ;

    • l’absorption, soit le degré d’engagement attentionnel dans une expérience interne ou externe ;

    • la réponse aux suggestions motrices, perceptives, cognitives ou mnésiques ;

    • le sentiment d’involontarité, lorsque la réponse paraît se produire d’elle-même ;

    • des modifications physiologiques ou cérébrales observées pendant une procédure hypnotique.

    Ces dimensions peuvent être corrélées. Elles ne sont pas interchangeables. La relaxation, par exemple, facilite l’expérience de certaines personnes, mais elle ne définit pas l’hypnose et n’est pas nécessaire à toutes les réponses hypnotiques. Une hypnose dite « alerte » ou « activée » peut produire des phénomènes importants alors que la personne garde les yeux ouverts et reste physiquement active.

    2. Parler d’un « état » ne règle pas la question

    Le terme état possède deux sens qu’il faut séparer. Dans un sens descriptif, un état correspond simplement à une configuration momentanée de l’expérience, de l’attention et du comportement. Sous cet angle, parler d’un état hypnotique ne pose pas de difficulté particulière. Une induction et des suggestions peuvent modifier la perception du corps, le sentiment d’effort, la douleur, l’attention ou le rapport à l’environnement.

    Dans un sens plus fort, le mot désigne une catégorie naturelle distincte, dotée de frontières identifiables et d’un mécanisme spécifique. Cette proposition reste débattue. Les théories contemporaines de l’hypnose invoquent des mécanismes différents : attentes, contrôle métacognitif, dissociation, apprentissage, attention, prédiction perceptive ou sentiment d’agentivité. La revue systématique de Zahedi, Lynn et Sommer (2024) montre qu’aucun modèle unique ne rend compte de l’ensemble des phénomènes.

    Les neurosciences confirment que les suggestions hypnotiques peuvent s’accompagner de modifications fonctionnelles mesurables. Elles ne montrent pas pour autant qu’il existe un seul état cérébral homogène, identique d’une personne à l’autre et organisé selon une échelle universelle de profondeur. Les résultats varient avec la tâche, le contenu de la suggestion, l’hypnotisabilité et la méthode d’analyse (Wolf et al., 2022 ; De Pascalis, 2024).

    Je préfère donc une formulation plus précise : l’hypnose peut produire des configurations particulières de conscience et de réponse à la suggestion. La recherche ne permet pas de les réduire à une substance mentale unique dont on mesurerait simplement la quantité.

    3. Comment les anciens modèles ont construit des paliers

    Les classifications par degrés ne sont pas une invention récente. Au XIXe siècle, plusieurs auteurs ont cherché à ordonner les manifestations hypnotiques. Charcot distinguait léthargie, catalepsie et somnambulisme. À Nancy, Liébeault et Bernheim proposaient d’autres degrés, davantage centrés sur la suggestibilité et les réponses observées. Ces modèles reflétaient autant les théories de leurs auteurs que les comportements produits dans leurs services.

    Au début du XXe siècle, les chercheurs ont tenté de rendre ces classements plus systématiques. L’échelle de Davis et Husband, publiée en 1931, associait une série de comportements à des niveaux allant de réponses faibles à une transe dite profonde. Friedlander et Sarbin ont proposé en 1938 une échelle combinant plusieurs tests pour estimer la « profondeur de l’hypnose ». Ces travaux représentent une avancée méthodologique pour leur époque : ils cherchaient à sortir de l’impression clinique pure et à comparer les sujets.

    Ils reposaient néanmoins sur une hypothèse fragile : les phénomènes hypnotiques se présenteraient dans un ordre stable. Une suggestion motrice simple annoncerait un niveau léger, une amnésie un niveau plus profond, une hallucination un niveau encore supérieur. Or cet ordre n’est pas universel. Certaines personnes répondent à une suggestion perceptive et non à une catalepsie. D’autres réussissent un item réputé difficile tout en échouant à un item supposé plus simple.

    Un autre problème apparaît : le raisonnement devient circulaire. Une amnésie est classée comme signe de profondeur, puis sa présence est utilisée pour prouver que la personne est profondément hypnotisée. L’échelle ne découvre alors pas un niveau indépendant. Elle retrouve le classement qui a servi à la construire.

    L’histoire de ces instruments reste utile. Elle montre toutefois que les mots « léger », « moyen », «profond » ou « somnambulique » ne désignent pas des étages anatomiques découverts dans le cerveau. Ce sont des catégories élaborées pour ordonner des réponses cliniques et expérimentales (Weitzenhoffer, 2002a).

    4. Les échelles modernes mesurent surtout l’hypnotisabilité

    À partir des années 1950 et 1960, la recherche s’est déplacée vers des procédures standardisées. Les Stanford Hypnotic Susceptibility Scales de Weitzenhoffer et Hilgard proposent une induction identique, suivie d’une série de suggestions dont la réussite est codée selon des critères définis. Les formes A et B ont été publiées en 1959, puis la forme C en 1962. La Harvard Group Scale de Shor et Orne a permis une administration collective à partir d’une adaptation de la Stanford A.

    Ces instruments ne mesurent pas directement la profondeur ressentie à un moment donné. Ils évaluent surtout l’hypnotisabilité ou la suggestibilité hypnotique : la propension d’une personne à répondre à un ensemble standardisé de suggestions dans un contexte hypnotique. Le score additionne généralement des réussites à des items moteurs, perceptifs ou cognitifs.

    Les catégories « faible », « moyenne » et « forte » hypnotisabilité sont pratiques pour constituer des groupes de recherche. Elles ne prouvent pas l’existence de trois types naturels de personnes. Une analyse portant sur 584 participants a plutôt soutenu une structure dimensionnelle de la suggestibilité hypnotique (Reshetnikov & Terhune, 2022). Des travaux factoriels récents retrouvent aussi un facteur général, sans faire apparaître une succession de stades discrets (Zimmerman et al., 2025).

    Il faut donc éviter deux confusions :

    • un score élevé d’hypnotisabilité ne signifie pas que la personne se trouve constamment dans une transe plus profonde ;

    • la réussite d’un item réputé difficile ne prouve pas le franchissement d’un palier neurologique.

    5. Des instruments utiles, mais loin d’être parfaits

    Les échelles de Stanford et de Harvard ont fourni des procédures reproductibles, des normes et un langage commun. Les critiquer ne revient pas à nier leur contribution.

    Leurs limites sont néanmoins connues. Le codage réussite-échec réduit une réponse complexe à un point ou zéro point. Un seul essai peut mal représenter la capacité réelle du participant. Les items sollicitent des aptitudes différentes, par exemple la motricité, l’imagerie, l’attention, la mémoire ou la perception. Un score total identique peut donc correspondre à des profils de réponse très différents.

    Acunzo et Terhune (2021) estiment que plusieurs échelles historiques répondent mal aux questions actuelles en raison de leur cotation binaire, de l’échantillonnage limité des réponses et du contenu de certains items. Barnier et ses collègues (2022) défendent une approche componentielle : l’hypnotisabilité pourrait résulter d’une aptitude générale associée à plusieurs capacités plus spécifiques. Les données ne sont pas encore suffisantes pour imposer un modèle définitif, mais elles fragilisent l’idée d’une échelle unique allant mécaniquement du léger au profond.

    Des outils plus récents cherchent à améliorer la mesure. La Sussex-Waterloo Scale of Hypnotizability, par exemple, distingue davantage la réussite comportementale, l’expérience subjective et le sentiment d’involontarité (Lush et al., 2018). Cette évolution est importante : lever un bras parce qu’on suit volontairement une consigne ne constitue pas exactement la même réponse que sentir ce bras se soulever sans effort intentionnel.

    Aucune échelle ne lit directement une propriété cachée du cerveau. Elle échantillonne des réponses dans un contexte précis. Son résultat dépend de la formulation des suggestions, de la compréhension des consignes, des attentes, de la motivation, de la relation avec l’expérimentateur et des critères de cotation.

    6. La profondeur subjective mérite d’être étudiée, sans être transformée en thermomètre

    Certaines critiques vont trop loin en réduisant la profondeur à un simple mot vide. Les personnes décrivent des variations réelles dans leur expérience : absorption, ralentissement du temps, modification de l’image du corps, diminution des pensées verbales, sentiment de distance ou bien-être. Cardeña (2005) a étudié la phénoménologie d’hypnoses vécues comme profondes et retrouve plusieurs de ces dimensions.

    Des échelles d’autoévaluation demandent au participant d’estimer sa profondeur sur une graduation numérique ou verbale. Le Long Stanford Scale, défendu par Wagstaff, Cole et Brunas-Wagstaff (2008), présente des corrélations avec les mesures conventionnelles de suggestibilité. La profondeur subjective possède donc une certaine validité psychologique. Elle fournit une information que les seuls comportements observés ne donnent pas.

    Cette mesure reste sensible au contexte. Radtke et Spanos (1982) ont montré que la manière de décrire les choix proposés modifiait nettement le nombre de participants se déclarant hypnotisés. Lorsque l’échelle distingue explicitement absorption et hypnose, certains sujets disent avoir été absorbés sans se considérer hypnotisés. Le mot utilisé guide en partie l’interprétation de l’expérience.

    La conclusion raisonnable tient en deux propositions. Le vécu de profondeur est une donnée réelle parce qu’il décrit ce que la personne éprouve. Il ne constitue pas, à lui seul, la mesure directe d’un stade objectif et universel.

    7. Les neurosciences ne fournissent pas d’indicateur universel de profondeur

    Plusieurs travaux ont recherché des corrélats cérébraux de la profondeur rapportée ou de l’hypnotisabilité. McGeown et ses collègues (2015) ont observé des associations entre profondeur subjective, suggestibilité, structure cérébrale et connectivité fonctionnelle. Des études EEG exploratoires tentent également de prédire l’intensité de l’expérience hypnotique. Les résultats restent variables et ne permettent pas de construire une échelle neurophysiologique générale.

    Les moniteurs conçus pour estimer l’effet hypnotique des anesthésiques généraux, comme l’indice bispectral, réagissent parfois pendant une induction hypnotique. Zech, Seemann et Hansen (2023) soulignent toutefois que leur spécificité demeure incertaine. Ces appareils ont été développés dans le contexte de l’anesthésie pharmacologique. Une modification de leur indice pendant l’hypnose ne transforme pas une transe en anesthésie générale et ne mesure pas un niveau clinique nommé par une école d’hypnose.

    La prudence s’impose d’autant plus que les moniteurs de profondeur anesthésique eux-mêmes peuvent donner des recommandations discordantes face au même signal EEG (Hight et al., 2023). Chercher un chiffre unique pour résumer un état de conscience complexe reste un défi, même dans un contexte médical beaucoup plus instrumenté.

    8. Une hypnose plus profonde n’est pas automatiquement plus efficace

    Dans la pratique, la profondeur devient parfois un objectif en soi. Le praticien multiplie les approfondissements, vérifie des signes et cherche une expérience impressionnante. Cette démarche peut convenir à certains patients. Elle n’est pas une condition générale de réussite.

    L’hypnotisabilité prédit de manière modeste à modérée certaines réponses, en particulier l’analgésie et les effets reposant directement sur des suggestions perceptives ou motrices. Son importance varie selon l’indication, le protocole et le critère de résultat. Elle peut donc être cliniquement pertinente sans devenir un verdict sur la capacité à bénéficier d’une prise en charge (Montgomery et al., 2011 ; Kihlstrom, 2023).

    La profondeur subjective est encore autre chose. Aucune donnée robuste ne montre qu’une personne doit se sentir très profondément hypnotisée pour progresser en psychothérapie. Des changements peuvent survenir avec une expérience légère, conversationnelle ou alerte. La qualité de la formulation, l’alliance, les attentes, l’exposition, l’apprentissage et les mécanismes spécifiques du traitement restent déterminants.

    Le bon critère n’est donc pas la profondeur obtenue. Il porte sur le résultat recherché, la sécurité de la procédure et la capacité de la personne à utiliser l’expérience. Une catalepsie spectaculaire ne vaut pas, en elle-même, une amélioration clinique.

    Ce que l’on peut retenir avant de parler d’Esdaile

    La recherche permet d’étudier séparément le vécu de profondeur, l’absorption, l’involontarité, les réponses aux suggestions et les modifications neurophysiologiques. Elle ne valide pas une échelle universelle de paliers où chaque phénomène apparaîtrait obligatoirement dans le même ordre. Cette distinction devient essentielle dès qu’une tradition affirme avoir identifié un niveau plus profond que tous les autres.

    Partie II. Que vaut scientifiquement « l’état Esdaile » ?

    Comme d’autres, je l’ai appris en formation et amené plusieurs fois des collègues dans cet état particulier. La catatonie est d’ailleurs impressionnante ! A mes débuts, je l’ai tenté plusieurs fois en cabinet avec des profils de patients très différents. Mon expérience reste limitée mais j’ai testé de le faire sans aucune suggestion préalable et je n’ai alors jamais obtenu ce que j’obtenais avec des personnes à qui j’avais expliqué en amont l’état. Cela illustre bien ce que cette partie explique.

    9. Une histoire réelle, mais des données impossibles à traiter comme un essai clinique

    James Esdaile, chirurgien écossais de la Compagnie des Indes orientales, a exercé au Bengale dans les années 1840. À partir de 1845, il a utilisé des procédures relevant du mesmérisme, aussi appelé magnétisme animal, avant des interventions chirurgicales. Ses publications décrivent des amputations, des extractions de tumeurs et surtout de nombreuses ablations de volumineuses tumeurs scrotales associées à l’éléphantiasis.

    Dans son ouvrage de 1852, Esdaile dresse une liste de 261 opérations importantes. Il indique notamment avoir traité environ 200 tumeurs scrotales et rapporte une mortalité voisine de 5 % dans cette série (Esdaile, 1852). Ces documents appartiennent bien à l’histoire de la chirurgie, de l’anesthésie et de l’hypnose.

    Leur valeur probante reste limitée. Esdaile ne disposait ni d’un groupe témoin comparable, ni d’une répartition aléatoire, ni d’une évaluation indépendante de la douleur. Les critères de sélection, les conditions opératoires et le suivi ne répondent pas aux standards actuels. Sa comparaison avec la mortalité de la chirurgie ordinaire n’était pas ajustée selon le type d’intervention, l’état initial du patient ou les soins postopératoires.

    La baisse de mortalité qu’il attribuait à la suppression du « choc douloureux » ne peut donc pas être reliée avec certitude au mesmérisme. L’expérience du chirurgien, la sélection des cas, l’hygiène, la nature des tumeurs, les soins après l’opération ou la manière de comptabiliser les décès peuvent aussi intervenir. Le récit historique reste remarquable. La démonstration causale manque.

    10. Une chronologie souvent simplifiée

    On lit régulièrement qu’Esdaile opérait avant l’arrivée de l’anesthésie chimique. La formule convient au début de ses expériences. La démonstration publique de l’éther date de 1846 et le chloroforme est introduit en 1847. Esdaile a poursuivi ses activités après ces dates.

    L’historien Kapil Raj montre que le soutien institutionnel au mesmérisme s’est affaibli lorsque des anesthésiques chimiques plus simples à administrer et moins coûteux se sont diffusés (Raj, 2024). La formulation exacte serait donc la suivante : les premières opérations mésmériques d’Esdaile ont précédé la diffusion de l’éther et du chloroforme, puis sa méthode a continué quelque temps pendant le développement de l’anesthésie pharmacologique.

    11. Esdaile n’a jamais défini un stade portant son nom

    Le nom entretient la confusion principale. James Esdaile a décrit une procédure mésmérique et ses effets supposés. Il n’a pas construit une échelle où un « état d’Esdaile » se situerait au-delà du somnambulisme.

    Cette catégorie appartient à la tradition de Dave Elman. Son ouvrage de 1964, publié sous le titre Findings in Hypnosis puis diffusé sous d’autres titres (Hypnotherapy)selon les éditions, décrit un « hypnotic coma ». Dans les milieux elmaniens, ce tableau sera ensuite appelé « état d’Esdaile ». Le mot coma relève ici du vocabulaire praticien. Il ne correspond pas au coma neurologique, qui constitue une altération pathologique de la conscience et de la réactivité nécessitant une évaluation médicale.

    Par prudence historique, il vaut mieux écrire qu’Elman a popularisé ou systématisé cette appellation plutôt qu’affirmer qu’il l’a nécessairement créée. Les usages antérieurs n’ont pas été étudiés de manière exhaustive. Le point essentiel demeure : la catégorie moderne vient d’un modèle de praticien du XXe siècle, pas des rapports chirurgicaux de James Esdaile.

    12. Que décrit la tradition elmanienne ?

    Les descriptions associent généralement une immobilité ou une catalepsie étendue, une grande détente, une fermeture persistante des yeux, une diminution de l’envie de bouger, un sentiment d’euphorie, une analgésie importante et une réticence à interrompre l’expérience. Elman avançait également qu’une proportion notable de sujets pouvait atteindre ce niveau après un approfondissement progressif, sans fournir de données publiées permettant de vérifier cette fréquence.

    Plusieurs éléments de ce tableau sont plausibles et peuvent être observés. Une personne peut ressentir une absorption intense, une modification du sentiment d’effort, une immobilité agréable, une altération de l’image du corps ou une réduction marquée de la douleur. La recherche sur l’hypnose documente chacune de ces réponses.

    Le saut logique commence lorsqu’on les rassemble sous une seule étiquette et que l’on suppose l’existence d’un état naturel distinct. Des phénomènes peuvent coexister sans former une catégorie stable. Ils peuvent également dépendre des suggestions données, des attentes, du cadre de la séance et de la manière dont le praticien interprète les réponses.

    La formule « il peut bouger, mais il ne veut pas » illustre cette difficulté. Une absence de mouvement peut correspondre à une catalepsie suggérée, une inhibition volontaire, une relaxation importante, une conformité aux consignes ou une expérience subjective de non-volonté. Sans procédure permettant de distinguer ces hypothèses, la phrase décrit un vécu ou une observation. Elle n’identifie pas un mécanisme.

    13. Pourquoi cette catégorie n’est pas validée

    L’analyse des échelles de profondeur permet maintenant d’aller directement au point. Un stade scientifique exige une définition opérationnelle, des critères reproductibles et une méthode permettant de le différencier de phénomènes proches. L’« état d’Esdaile » ne répond pas actuellement à ces exigences.

    1. Aucun ensemble consensuel de critères ne permet à deux évaluateurs indépendants de décider qu’une personne a franchi ce niveau.

    2. Aucune échelle psychométrique validée ne mesure spécifiquement cette catégorie. Son absence des instruments reconnus ne prouve pas l’inexistence du vécu, mais montre que le construit n’a pas été standardisé.

    3. Aucune étude comparative n’a établi que les manifestations décrites forment une classe distincte plutôt qu’une combinaison d’absorption, de catalepsie, de bien-être et d’analgésie.

    4. Aucune réplication indépendante n’a montré un bénéfice clinique ajouté attribuable au franchissement de ce prétendu niveau.

    Le point faible ne réside donc pas dans l’absence d’un appareil capable de détecter l’état. Il commence plus tôt : la catégorie elle-même n’est pas définie de manière assez précise pour être testée correctement.

    14. Ce que la science confirme : l’analgésie hypnotique

    Le manque de validation de l’« état d’Esdaile » ne remet pas en cause l’analgésie hypnotique. Les données sont nettement plus solides sur ce point.

    La méta-analyse de Montgomery, DuHamel et Redd (2000), portant sur 18 études, concluait à un effet global modéré à important des suggestions hypnotiques sur la douleur. La synthèse de Thompson et ses collègues (2019), fondée sur 85 essais expérimentaux contrôlés, confirme une diminution significative de la douleur. L’effet varie selon le protocole, la stimulation, la qualité méthodologique et l’hypnotisabilité des participants. Les personnes moyennement ou fortement hypnotisables tendent à répondre davantage aux suggestions analgésiques directes.

    Les données cliniques sont plus hétérogènes que les études expérimentales. Elles soutiennent néanmoins l’intérêt de l’hypnose dans certaines douleurs et lors de certains actes médicaux, le plus souvent comme intervention complémentaire. Une vue d’ensemble récente des méta-analyses retrouve des effets favorables dans plusieurs domaines, avec une qualité de preuve variable selon les indications (Rosendahl, Alldredge, & Haddenhorst, 2024).

    Les travaux de Rainville, Hofbauer et d’autres équipes montrent que les suggestions hypnotiques peuvent modifier différentes composantes de l’expérience douloureuse. Une suggestion peut agir davantage sur l’intensité sensorielle, une autre sur le caractère désagréable. Les modifications concernent des réseaux distribués impliqués dans l’attention, la saillance, l’évaluation affective et le contrôle cognitif, notamment le cortex cingulaire antérieur, l’insula et des régions somatosensorielles (Rainville et al., 1997 ; Hofbauer et al., 2001).

    La douleur reste une expérience subjective dont l’autoévaluation constitue la mesure clinique de référence. L’imagerie apporte des corrélats neurofonctionnels compatibles avec une modulation réelle. Elle ne fournit ni un thermomètre cérébral universel de la douleur, ni la preuve d’un stade hypnotique nommé Esdaile.

    15. L’hypnosédation ne correspond pas à une anesthésie par hypnose seule

    Le travail mené à Liège depuis les années 1990 est souvent cité à juste titre, mais parfois mal présenté. Les premières études de Marie-Elisabeth Faymonville et de ses collègues ont évalué l’hypnose comme adjuvant lors d’interventions réalisées sous anesthésie locale et sédation consciente intraveineuse. Une étude rétrospective a porté sur 337 patients, puis une étude prospective randomisée a comparé l’hypnose à des stratégies conventionnelles de réduction du stress chez 60 patients (Faymonville et al., 1995, 1997).

    Les résultats indiquaient moins de douleur et d’anxiété périopératoires, une diminution des besoins en midazolam et en alfentanil, ainsi qu’une meilleure satisfaction dans le groupe hypnose. Ces travaux soutiennent une utilisation médicale sérieuse de l’hypnose. Ils ne montrent pas qu’une personne a subi une opération majeure grâce à un « état d’Esdaile » remplaçant toute anesthésie.

    L’hypnosédation associe un accompagnement hypnotique, une anesthésie locale, une surveillance anesthésique et des médicaments administrés selon les besoins. Retirer les composantes médicales du protocole pour présenter l’hypnose comme une anesthésie purement mentale déforme les études et crée un risque de sécurité.

    16. Aucune signature neurophysiologique propre à l’état d’Esdaile

    Les études EEG, TEP et IRM fonctionnelle sur l’hypnose portent sur l’induction, le repos hypnotique, l’hypnotisabilité ou des suggestions particulières. Elles décrivent des changements variables dans des réseaux attentionnels, exécutifs, de saillance et du mode par défaut. Les revues disponibles insistent sur l’hétérogénéité des protocoles et sur l’absence d’une signature universelle de l’hypnose (Wolf et al., 2022 ; De Pascalis, 2024).

    Je ne trouve, dans les revues de synthèse ni dans les bases bibliographiques interrogées, aucune étude évaluée par les pairs qui isole une signature EEG, TEP ou IRM propre à l’« état d’Esdaile ». Cette absence ne démontre pas que toute expérience correspondante est impossible. Elle impose une conclusion plus limitée : aucun marqueur spécifique n’est établi.

    Même si une étude observait un profil cérébral particulier chez quelques participants entraînés selon la méthode d’Elman, il resterait à démontrer que ce profil est reproductible, spécifique et distinct d’une relaxation intense, d’une analgésie ou d’une absorption élevée. Une image cérébrale ne valide pas automatiquement le vocabulaire théorique utilisé pour provoquer l’expérience.

    17. Les attentes participent à la forme de l’expérience

    Bernheim avait déjà insisté sur le rôle de la suggestion. Au XXe siècle, Martin Orne a formalisé l’importance des caractéristiques de demande : dans une situation expérimentale ou thérapeutique, le participant cherche à comprendre ce qui est attendu et ajuste parfois son comportement, consciemment ou non (Orne, 1959).

    Il serait excessif d’en conclure que toute réponse hypnotique relève du jeu de rôle. Les phénomènes peuvent être vécus comme involontaires et s’accompagner de modifications comportementales ou neurofonctionnelles mesurables. Le contexte contribue néanmoins à leur forme. Lorsqu’un praticien annonce qu’un niveau profond entraîne une lourdeur totale, une béatitude et l’envie de rester immobile, ces descriptions deviennent une partie de l’expérience que l’on observe ensuite.

    Le terme « état d’Esdaile » circule surtout dans la littérature praticienne et dans certaines formations. Il peut y servir de repère pédagogique. Il devient problématique lorsqu’il est utilisé comme argument d’autorité, comme preuve d’une compétence supérieure ou comme promesse d’accès à une anesthésie particulière. Un usage répandu dans un milieu professionnel ne remplace ni une définition scientifique, ni une comparaison contrôlée.

    18. Comment en parler sans nier ce que les personnes vivent ?

    Deux erreurs symétriques restent possibles. La première transforme une tradition clinique en fait neurologique. La seconde nie toute expérience parce que la catégorie n’est pas validée. Une position scientifique évite ces deux excès.

    Des personnes rapportent réellement une absorption intense, une immobilité agréable, une analgésie, un bien-être profond ou une impression de détachement du corps. Ces vécus méritent d’être entendus. Ils ne prouvent pas qu’un seuil universel nommé Esdaile vient d’être franchi.

    Dans un article, une formation ou une consultation, les formulations suivantes me paraissent plus honnêtes :

    « Dans le modèle de Dave Elman, cette configuration est appelée état d’Esdaile. »

    « Certains sujets rapportent une grande immobilité, une sensation de bien-être et une réduction de la douleur. »

    « Cette catégorie ne dispose pas actuellement d’une validation psychométrique ou neurophysiologique spécifique. »

    « L’analgésie hypnotique est documentée, sans qu’il soit nécessaire de postuler un stade nommé Esdaile.»

    Cette manière de parler ne retire rien à l’expérience. Elle retire la fausse certitude et évite de confondre un modèle de pratique avec une découverte établie.

    Conclusion : garder la profondeur comme description, pas comme hiérarchie absolue

    La profondeur hypnotique peut décrire une expérience subjective riche. Les échelles de suggestibilité permettent, de leur côté, d’étudier la réponse à des suggestions standardisées. Les deux informations sont utiles, mais elles ne mesurent pas la même chose. Ni l’une ni l’autre ne valide une succession universelle de paliers allant mécaniquement de la relaxation légère à un état supérieur.

    James Esdaile appartient bien à l’histoire de l’anesthésie et de l’hypnose. Ses opérations au Bengale sont documentées, même si leur interprétation reste limitée par les méthodes de l’époque. L’analgésie hypnotique possède un corpus expérimental et clinique consistant. L’hypnosédation est utilisée dans certains contextes médicaux sous surveillance et en complément des moyens anesthésiques nécessaires.

    Rien de tout cela ne valide l’« état d’Esdaile » comme stade discret placé au-delà du somnambulisme. La catégorie ne possède pas de définition consensuelle, d’échelle spécifique, de biomarqueur reproductible ni de bénéfice clinique ajouté démontré.

    Un praticien peut employer ce modèle comme repère de travail, à condition de le présenter comme tel. La science ne demande pas de mépriser les observations cliniques. Elle demande de distinguer ce qui a été vécu, ce qui a été mesuré et ce qui a été interprété.

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    À lire aussi : Comment se déroule une séance d’hypnose à Yvetot ?

  • L’humilité du praticien

    L’humilité n’est pas une posture décorative pour le praticien en hypnose mais au contraire une condition de sécurité, de crédibilité et de compétence. Et quelque chose qui devrait faire partie de toutes les formations de base en hypnose (avec l’éthique;).

    Accompagner une personne suppose d’accepter une réalité simple : nous ne maîtrisons jamais totalement les mécanismes du changement. Nous pouvons formuler des hypothèses, observer des réactions, ajuster sa stratégie thérapeutique mais nous ne pouvons pas être certain ce qui s’est produit dans le cerveau, dans « l’inconscient » simplement parce qu’elle se sent mieux après une séance.

    Une personne peut changer pour tout un tas de raisons : l’alliance thérapeutique, ses attentes, le contexte, l’attention reçue, une modification émotionnelle, un effet placebo et plein d’autres éléments encore, qui peuvent tous se combiner ! C’est tentant de se l’attribuer mais problématique…

    Le problème devient plus sérieux lorsque certains praticiens inventent de nouveaux concepts principalement pour se différencier commercialement. Et ça m’énerve car ça décrédibilise la pratique des personnes sérieuses pour une partie du grand public.

    Ces « praticiens » renomment des phénomènes déjà décrits, créent un vocabulaire « impressionnant » (quantique, énergétique…travail sur un autre plan, technique plus rapide,…), ajoutent une belle formule marketing (guérir 5x plus vite), puis présentent l’ensemble comme une rupture théorique majeure. Pour donner de la valeur à leur « méthode », ils expliquent ensuite que les approches précédentes seraient dépassées, inefficaces ou fondées sur une mauvaise compréhension de l’esprit humain (oh la belle influence…).

    Mais soyons sérieux : cette stratégie est intellectuellement faible.

    Une théorie ne devient pas pertinente parce qu’elle porte un nom original, ou qu’elle est enseignée dans une formation coûteuse. Elle devient crédible lorsqu’elle formule des hypothèses précises, qu’elle peut être mise à l’épreuve, qu’elle produit des résultats reproductibles et qu’elle résiste à l’examen critique.

    Changer le vocabulaire ne suffit pas à produire une découverte. On voit apparaître des formulations ridicules :

    « Toutes les autres méthodes travaillent au mauvais niveau. »

    « Cette approche permet enfin d’accéder à la vraie cause. »

    « Cette méthode agit directement sur le cerveau profond. »

    Etc.

    Ces affirmations sont généralement invérifiables et servent surtout à construire une impression d’exclusivité. Elles ne décrivent pas une avancée scientifique. Elles fabriquent une hiérarchie commerciale dans laquelle l’auteur de la méthode occupe naturellement la position supérieure (#ego).

    La science progresse rarement en humiliant ou critiquant ce qui précède. Elle progresse en corrigeant, en précisant et en intégrant.

    Une approche nouvelle peut améliorer l’existant. Elle peut proposer un cadre plus simple, une meilleure organisation clinique ou une manière originale de présenter des outils connus. Cela peut être utile. Il faut alors le dire honnêtement.

    Présenter une reformulation comme une révolution constitue une tromperie intellectuelle et devrait inquiéter sur l’éthique du praticien.

    L’hypnose souffre déjà d’une grande diversité de modèles et d’une littérature parfois hétérogène. Ajouter des explications invérifiables ou la greffer à des phénomènes variés ne renforce pas la discipline. Cela la fragilise et ça entretient la confusion entre expérience subjective, modèle thérapeutique et connaissance scientifique.

    Un praticien rigoureux devrait s’autoriser à dire :

    « Je ne sais pas exactement quel mécanisme a produit ce changement. »

    « Cette explication est une hypothèse clinique, pas un fait établi. »

    « Cette méthode reprend plusieurs principes déjà connus. »

    « Les résultats observés dans ma pratique ne constituent pas une preuve scientifique. »

    « Certaines personnes répondent bien à cette approche, d’autres non. »

    L’humilité consiste aussi à reconnaître ce que l’on doit aux autres. Aucun praticien ne construit seul son approche. Nous héritons de décennies de recherche en psychologie, en médecine, en neurosciences, en psychothérapie, en apprentissage et en communication. Nous travaillons à partir d’outils développés, testés, critiqués et transmis par d’autres. Il faut aller lire « les classiques » plutôt qu’écouter ceux qui les racontent…

    Dénigrer les approches antérieures pour faire croire à une supériorité personnelle révèle rarement une avancée majeure. Cela révèle plus souvent de la faiblesse, un besoin de positionnement, de reconnaissance ou de domination symbolique.

    Le praticien n’a pas besoin de se présenter comme un génie qui aurait découvert ce que tous les autres avaient manqué. Il a besoin d’être compétent, prudent, informé et capable d’adapter ses interventions. Son rôle consiste à aider/accompagner une personne.

    Lorsqu’une hypothèse ne correspond pas à la situation, elle doit être abandonnée. Lorsqu’une technique échoue, elle doit être ajustée. Lorsqu’une autre approche paraît mieux indiquée, le praticien doit pouvoir l’intégrer ou orienter la personne vers un professionnel plus compétent.

    Être un praticien sérieux et éthique commence lorsque l’ego cesse de diriger la méthode.

    L’innovation reste nécessaire. Elle doit cependant respecter quelques règles simples : connaître l’existant, citer ses sources, distinguer les faits des interprétations, accepter la critique et ne pas confondre originalité lexicale avec découverte scientifique.

    Créer un nouveau nom peut être une opération de communication. Créer une nouvelle connaissance exige des preuves.

    Le praticien humble n’affirme pas qu’il possède la vérité sur l’inconscient. Il travaille avec des modèles imparfaits, des données limitées et des personnes singulières. Il sait que toute théorie constitue une carte, jamais le territoire.

    Cette prudence n’affaiblit pas l’hypnose. Elle la protège des gourous, des certitudes commerciales et des révolutions autoproclamées.


    À lire aussi : Questions fréquentes sur l’hypnose.

  • La « sécurité de l’inconscient » en hypnose

    Dans de nombreuses formations en hypnose (surtout dans le registre du spectacle, mais aussi parfois en thérapie), une affirmation revient comme un réflexe rassurant : « L’inconscient a une sécurité ; il refuse automatiquement toute suggestion contraire aux valeurs ou aux intérêts de la personne. » L’intention est louable : elle vise à combattre l’image de l’hypnotisé passif, privé de volonté et entièrement soumis à l’hypnotiseur.

    L’intention est compréhensible ; l’explication, elle, reste fragile et elle peut devenir dangereuse lorsqu’on l’enseigne comme une vérité. Aucun modèle scientifique reconnu de l’hypnose ne décrit un dispositif mental autonome qui inspecterait chaque suggestion, jugerait sa moralité, puis bloquerait automatiquement celles qui pourraient nuire. L’idée d’une « sécurité de l’inconscient » relève de la métaphore, non d’un mécanisme psychologique démontré.

    Le premier problème tient au mot lui-même. On présente parfois l’inconscient comme une entité intérieure (une personne, une partie, une chose) capable de comprendre les intentions du praticien, d’anticiper les conséquences d’une suggestion et de protéger le sujet contre toute erreur : une sorte de gardien doté d’une intelligence, d’une morale et d’une capacité de décision propres. Cette représentation transforme un ensemble de processus non conscients en un système unique et infaillible.

    Les sciences cognitives décrivent tout autre chose : des processus hétérogènes pouvant fonctionner sans accès conscient complet : automatismes, apprentissages implicites, régulation émotionnelle, activation d’associations, habitudes, attentes, mécanismes attentionnels… Rien ne permet de les réunir sous la forme d’un « gardien protecteur ». Les modèles contemporains de l’hypnose vont d’ailleurs dans ce sens : les approches socio-cognitives mettent en avant les attentes de réponse, la motivation, l’attention, l’imagerie mentale, l’absorption et la relation au praticien (Kirsch, 1985 ; Kirsch & Lynn, 1995 ; Lynn, Kirsch & Hallquist, 2008) ; les approches dissociatives expliquent le vécu d’involontarité par une modification de la conscience de l’intention, non par un filtre moral (Dienes & Perner, 2007 ; Woody & Sadler, 2008). La définition officielle de l’American Psychological Association décrit d’ailleurs l’hypnose comme un état d’attention focalisée et de suggestibilité accrue et pas comme un état de protection (Elkins et al., 2015).

    Une conséquence pratique, au passage : mieux vaut parler de processus non conscients plutôt que de « l’inconscient » comme d’un agent.

    Rejeter le mythe de la sécurité inconsciente ne revient pas à dire que l’hypnotisé devient une marionnette. L’hypnose ne confère aucun pouvoir mental absolu : la personne conserve, en général, ses capacités d’analyse, de communication et d’interruption. Elle peut refuser une suggestion, ouvrir les yeux, changer de position, parler ou mettre fin à l’exercice.

    Les travaux classiques sur les conduites dites « antisociales » sous hypnose l’illustrent bien. Lorsque des sujets hypnotisés acceptaient des actes apparemment dangereux (saisir un reptile, plonger la main dans un acide, jeter cet acide sur un assistant), des participants non hypnotisés qui simulaient la transe, et même de simples sujets éveillés servant de contrôle, accomplissaient les mêmes gestes (Rowland, 1939 ; Orne & Evans, 1965). Ce qui expliquait le comportement, ce n’était pas un superpouvoir hypnotique, mais la confiance dans l’expérimentateur, la perception implicite que la situation était encadrée et sans danger réel, et les attentes liées au rôle de participant, ce que l’on nomme les caractéristiques de la demande (Orne, 1962).

    On aboutit donc à deux conclusions distinctes :

    • l’hypnose ne produit pas de contrôle mental illimité

    • aucune protection intérieure automatique ne garantit qu’une personne refusera systématiquement une suggestion inadaptée.

    Confondre ces deux propositions, c’est fabriquer une fausse sécurité.

    L’une des caractéristiques marquantes de l’expérience hypnotique concerne l’agentivité : l’impression d’être l’auteur de ses actes, de ses pensées, de ses perceptions. Sous suggestion, un mouvement volontaire peut être vécu comme automatique, une main peut sembler se lever seule, une sensation peut paraître surgir sans participation consciente ou une image mentale peut s’imposer avec une forte impression de réalité.

    Cette diminution du sentiment d’agir ne prouve pas que la volonté a disparu. Elle montre plutôt que la personne peut ne plus identifier clairement sa propre contribution à ce qui se produit et plusieurs modèles considèrent précisément cette impression d’involontarité comme une dimension centrale de la réponse hypnotique (Kirsch & Lynn, 1995 ; Dienes & Perner, 2007). Affirmer que la personne « garde toujours entièrement le contrôle » reste donc imprécis : elle conserve habituellement la possibilité de résister ou d’interrompre, mais son ressenti de contrôle, lui, peut être modifié. La formulation la plus rigoureuse serait donc : l’hypnose n’abolit pas globalement les capacités de décision, mais elle peut altérer le sentiment d’être à l’origine de certaines réponses.

    D’abord, un fait souvent oublié : les individus ne répondent pas tous de la même manière. La suggestibilité hypnotique est un trait relativement stable d’une personne à l’autre, que l’on mesure au moyen d’échelles standardisées (de type Stanford ou Harvard) et qui varie fortement dans la population. Certaines personnes refusent clairement une proposition, d’autres l’adaptent spontanément, d’autres encore s’efforcent de satisfaire la demande malgré un inconfort et certaines n’osent pas exprimer leur désaccord, surtout lorsque le praticien est perçu comme un expert ou une figure d’autorité.

    Plusieurs mécanismes ordinaires, bien connus en psychologie sociale, peuvent alors intervenir :

    • le désir de bien faire

    • la volonté de ne pas décevoir le praticien

    • la confiance accordée à une figure présentée comme compétente

    • la crainte de paraître résistant ou « non hypnotisable »

    • l’engagement progressif dans la séance

    • la pression implicite produite par le contexte

    • la tendance à interpréter ses propres réactions en fonction des attentes annoncées.

    Ces phénomènes ne sont pas propres à l’hypnose : ils existent dans toute relation thérapeutique, médicale, éducative ou institutionnelle. L’hypnose peut toutefois les amplifier lorsque le praticien insiste sur la profondeur de la transe, la « puissance » de l’inconscient, l’abandon du contrôle ou la nécessité de suivre les suggestions. C’est très exactement le terrain des caractéristiques de la demande décrites depuis Orne (1962) : la confiance et le rapport interpersonnel peuvent accroître la propension à suivre certaines suggestions. Cela ne démontre aucune soumission générale, mais cela contredit l’idée que la réponse dépendrait uniquement d’un filtre intérieur protecteur.

    Une personne peut coopérer sans adhérer profondément à ce qui lui est proposé et c’est flagrant sur en spectacle. Elle peut suivre une suggestion parce qu’elle fait confiance au thérapeute, parce qu’elle suppose qu’il sait ce qu’il fait, ou parce qu’elle croit que son inconfort est une étape obligatoire du traitement. Une réponse comportementale ne suffit donc pas à établir le consentement.

    Le consentement doit rester :

    • informé

    • explicite

    • libre

    • spécifique

    • révisable à tout moment.

    Le silence, l’immobilité, l’absence d’opposition ou la simple réalisation d’un exercice ne valent pas approbation. Les codes éthiques des principales sociétés d’hypnose clinique insistent d’ailleurs sur l’information préalable, la compétence professionnelle, l’évaluation des risques et le respect du consentement (voir, pour le cadrage professionnel de la discipline, Elkins et al., 2015). Aucun ne confie la sécurité du patient à une prétendue protection inconsciente.

    La mémoire offre l’un des contre-exemples les plus clairs. Une suggestion hypnotique peut influencer la façon dont une personne reconstruit un événement. Elle peut augmenter la quantité d’informations rapportées, mais aussi favoriser les erreurs, les confabulations et la confiance accordée à des souvenirs inexacts.

    La mémoire humaine ne fonctionne pas comme un enregistrement vidéo : elle est reconstructive (Loftus, 2005). Les questions orientées, les attentes du praticien, l’imagerie mentale répétée et les interprétations proposées peuvent modifier le récit autobiographique. L’hypnose ne donne pas un accès privilégié à une vérité conservée intacte. Elle tend au contraire à augmenter la confiance subjective sans améliorer d’autant l’exactitude, un effet parfois appelé « durcissement » du souvenir (Scoboria, Mazzoni, Kirsch & Milling, 2002 ; Steblay & Bothwell, 1994). Quant à la régression en âge, elle ne restitue pas des souvenirs d’enfance historiquement fidèles (Nash, 1987).

    D’où une grande prudence sur la régression en âge, la recherche de souvenirs traumatiques et l’interprétation d’images mentales comme des événements avérés. Le raisonnement est net : si une sécurité inconsciente infaillible existait, elle devrait empêcher la production de faux souvenirs préjudiciables. Les données montrent précisément que cette protection automatique n’existe pas.

    Dans les essais cliniques, l’hypnose est généralement considérée comme une intervention à faible risque lorsqu’elle est pratiquée dans un cadre adapté, par une personne formée, et pour une indication pertinente (Häuser, Hagl, Schmierer & Hansen, 2016). Les effets indésirables rapportés sont souvent transitoires : inconfort émotionnel, céphalées, vertiges, désorientation légère, somnolence, majoration temporaire de certaines sensations.

    Un bémol important, cependant : ces effets restent insuffisamment recherchés et insuffisamment déclarés dans beaucoup d’essais (Gruzelier, 2000). L’absence de signalement ne prouve pas l’absence d’effet. Des risques plus sérieux apparaissent surtout en cas d’usage inadapté :

    • suggestions culpabilisantes ou humiliantes

    • exposition émotionnelle trop rapide

    • réactivation traumatique non contenue

    • création ou consolidation de faux souvenirs

    • confusion entre métaphore et réalité historique

    • prise en charge d’un trouble qui dépasse les compétences du praticien

    • interruption d’un traitement médical ou psychologique nécessaire

    • interprétation abusive des réactions du patient

    • renforcement d’idées délirantes ou dissociatives

    • dépendance relationnelle envers le praticien.

    Ces risques dépendent bien moins d’un mystérieux « état hypnotique » que de la compétence du professionnel, du contenu des suggestions, du contexte et de la qualité de l’évaluation clinique. Le rappel vaut plus largement : certaines interventions psychologiques peuvent nuire (Lilienfeld, 2007), et l’hypnose n’y échappe pas par principe.

    Affirmer que « l’inconscient protège toujours la personne » produit une dérive éthique : la responsabilité de la sécurité glisse du praticien vers le patient. Le raisonnement implicite devient alors: si la personne a accepté la suggestion, c’est que son inconscient l’a autorisée ; si une réaction négative s’est produite, c’est qu’elle avait un sens utile ; si elle n’a pas refusé, la suggestion était forcément compatible avec elle. Ce raisonnement est circulaire et irréfutable : tout résultat s’interprète comme une décision de l’inconscient, de sorte que l’hypothèse ne peut jamais être mise à l’épreuve. Il peut en outre culpabiliser le patient, en laissant entendre que son propre inconscient aurait « permis » une expérience douloureuse, un faux souvenir ou une déstabilisation. Au bout du compte, il protège surtout le praticien de la remise en question.

    La sécurité clinique repose, elle, sur des comportements professionnels observables :

    • évaluer la situation avant l’intervention

    • expliquer ce qui va être proposé

    • rechercher un consentement explicite

    • annoncer que toute proposition peut être refusée

    • observer les réactions verbales et non verbales

    • interrompre la procédure en cas d’inconfort significatif

    • adapter les suggestions

    • respecter son champ de compétence

    • éviter les questions suggestives sur les souvenirs

    • organiser un retour à l’état ordinaire d’attention

    • débriefer l’expérience

    • orienter vers un professionnel qualifié lorsque la situation l’exige.

    La formule peut, à la rigueur, servir de métaphore des ressources internes : « Une partie de vous peut rester attentive à ce qui vous convient et vous permettre de prendre de la distance lorsque quelque chose ne vous correspond pas. » Présentée ainsi, elle encourage l’autonomie et l’auto-observation, sans prétendre décrire un dispositif neurologique infaillible. Encore faut-il préciser qu’il s’agit d’un langage imagé, destiné à soutenir un sentiment de sécurité, et non d’une propriété démontrée.

    La métaphore devient problématique dès qu’on la durcit en vérité générale : « L’inconscient refusera toujours ce qui est mauvais pour vous. » Le mot « toujours » rend la proposition intenable.

    L’hypnose ne supprime pas, en règle générale, les capacités de jugement et de refus : une personne peut parler, interrompre l’exercice, ou ne pas répondre à une suggestion. Mais aucune sécurité inconsciente automatique ne garantit qu’elle refusera toutes les propositions inadaptées. Comme dans toute relation d’aide, les attentes, la confiance, l’autorité du praticien et le désir de coopérer influencent les réponses. La sécurité repose donc sur le consentement continu, la compétence du professionnel, la qualité de l’alliance et la prudence dans le choix des suggestions.

    L’idée d’une « sécurité de l’inconscient » n’est pas une donnée scientifique établie. Elle confond trois réalités distinctes :

    • la personne hypnotisée conserve habituellement ses capacités de décision

    • elle peut ressentir certaines réponses comme involontaires ou automatiques ;

    • elle reste exposée aux mécanismes ordinaires d’influence, de confiance, d’autorité et de conformité.

    L’absence de contrôle mental absolu ne garantit donc pas l’absence de manipulation, d’erreur ou de dommage. La position professionnelle correcte n’est pas de dire « Ne vous inquiétez pas, votre inconscient vous protégera », mais plutôt : « Je ne me repose pas sur une protection supposée de votre inconscient. Je mets en place un cadre qui respecte votre consentement, vos limites et votre sécurité. »

    Une version plus courte, destinée aux clients

    « Sous hypnose, vous ne devenez pas une marionnette. Vous pouvez parler, refuser une proposition ou arrêter la séance. Certaines expériences peuvent néanmoins sembler très automatiques. Mon rôle consiste donc à vérifier votre accord, à respecter vos limites et à adapter chaque proposition. Votre sécurité ne repose pas sur un mécanisme magique de l’inconscient, mais sur votre possibilité de vous exprimer et sur un cadre professionnel rigoureux. »

    Sources :

    Dienes, Z., & Perner, J. (2007). Executive control without conscious awareness : the cold control theory of hypnosis. In G. A. Jamieson (Ed.), Hypnosis and Conscious States. Oxford University Press.

    Elkins, G. R., Barabasz, A. F., Council, J. R., & Spiegel, D. (2015). Advancing research and practice : the revised APA Division 30 definition of hypnosis. American Journal of Clinical Hypnosis, 57(4), 378–385.

    Gruzelier, J. (2000). Unwanted effects of hypnosis : a review of the evidence and its implications. Contemporary Hypnosis, 17(4), 163–193.

    Häuser, W., Hagl, M., Schmierer, A., & Hansen, E. (2016). The efficacy, safety and applications of medical hypnosis. A systematic review of meta-analyses.Deutsches Ärzteblatt International, 113(17), 289–296.

    Kirsch, I. (1985). Response expectancy as a determinant of experience and behavior. American Psychologist, 40(11), 1189–1202.

    Kirsch, I., & Lynn, S. J. (1995). The altered state of hypnosis : changes in the theoretical landscape. American Psychologist, 50(10), 846–858.

    Lilienfeld, S. O. (2007). Psychological treatments that cause harm. Perspectives on Psychological Science, 2(1), 53–70.

    Loftus, E. F. (2005). Planting misinformation in the human mind : a 30-year investigation of the malleability of memory. Learning & Memory, 12(4), 361–366.

    Lynn, S. J., Kirsch, I., & Hallquist, M. N. (2008). Social cognitive theories of hypnosis. In M. R. Nash & A. J. Barnier (Eds.), The Oxford handbook of hypnosis: Theory, research, and practice (pp. 111–140). Oxford University Press.

    Nash, M. R. (1987). What, if anything, is regressed about hypnotic age regression ? A review of the empirical literature. Psychological Bulletin, 102(1), 42–52.

    Orne, M. T. (1962). On the social psychology of the psychological experiment : with particular reference to demand characteristics and their implications. American Psychologist, 17(11), 776–783.

    Orne, M. T. (1965). Undesirable effects of hypnosis : the determinants and management. International Journal of Clinical and Experimental Hypnosis, 13(4), 226–237.

    Orne, M. T., & Evans, F. J. (1965). Social control in the psychological experiment : antisocial behavior and hypnosis. Journal of Personality and Social Psychology, 1(3), 189–200.

    Rowland, L. W. (1939). Will hypnotized persons try to harm themselves or others ? Journal of Abnormal and Social Psychology, 34(1), 114–117.

    Scoboria, A., Mazzoni, G., Kirsch, I., & Milling, L. S. (2002). Immediate and persisting effects of misleading questions and hypnosis on memory reports. Journal of Experimental Psychology : Applied, 8(1), 26–32.

    Steblay, N. M., & Bothwell, R. K. (1994). Evidence for hypnotically refreshed testimony : the view from the laboratory. Law and Human Behavior, 18(6), 635–651.

    Woody, E. Z., & Sadler, P. (2008). Dissociation theories of hypnosis. In M. R. Nash & A. J. Barnier (Eds.), The Oxford handbook of hypnosis: Theory, research, and practice (pp. 81–110). Oxford University Press.


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