Faire le ménage dans sa vie : que valent les protocoles thérapeutiques qui proposent de « déposer » ce qui encombre ?

En hypnose et dans différentes approches psychothérapeutiques, on rencontre régulièrement une même famille de métaphores : déposer un poids, vider un sac, abandonner de vieilles valises, nettoyer une maison, jeter ce qui ne sert plus, faire un « ménage de printemps » intérieur.

L’image est immédiatement compréhensible. Nous accumulerions au fil de notre histoire des expériences, des habitudes, des préoccupations, des obligations ou des blessures qui finissent par occuper trop de place. La thérapie permettrait alors de trier, conserver ce qui demeure utile et se délester du reste.

Cette métaphore peut constituer un excellent outil thérapeutique. Elle peut aussi véhiculer une conception discutable du fonctionnement psychologique : celle selon laquelle aller mieux consisterait à éliminer les pensées, les émotions ou les souvenirs désagréables.

Tout dépend donc de ce que l’on entend par « déposer ».

Le « ménage de printemps » comme métaphore thérapeutique

Imaginons une séance d’hypnose.

La personne est invitée à imaginer une maison représentant son monde intérieur. Certaines pièces sont agréables, d’autres encombrées (le grenier, la cave…). Des cartons n’ont pas été ouverts depuis des années. Des objets appartiennent à d’autres personnes. Certains avaient autrefois une utilité mais n’en ont plus aujourd’hui.

Elle peut regarder, trier, déplacer, ranger, conserver ou déposer.

Sur le plan thérapeutique, plusieurs processus intéressants peuvent alors se produire.

Le premier concerne l’externalisation.

Une personne peut initialement penser : « Je suis anxieuse. »

Puis progressivement : « Il y a de l’anxiété en moi. »

Et éventuellement : « J’observe cette anxiété et je peux décider de la manière dont je souhaite y répondre. »

La nuance paraît grammaticale. Psychologiquement, elle peut être importante. L’expérience interne cesse temporairement d’être confondue avec l’identité. Il y a défusion cognitive.

Prendre de la distance sans nier ce qui existe

Cette mise à distance possède des équivalents dans la littérature scientifique.

Les recherches consacrées au self-distancing, ou distanciation psychologique, étudient notamment la capacité à considérer une expérience depuis une perspective légèrement plus éloignée plutôt qu’en étant totalement immergé dans celle-ci. Une méta-analyse de 25 expériences portant sur 2 397 participants retrouve un avantage faible à modéré de la réflexion distanciée par rapport à une réflexion plus immergée lorsqu’une personne revient sur une expérience négative.

La distanciation constitue ainsi une stratégie étudiée de régulation émotionnelle permettant de modifier la perspective depuis laquelle un événement est traité. Elle ne suppose pas que l’événement disparaisse.

C’est exactement ce qui peut donner de l’intérêt à une métaphore comme celle de la valise.

« Poser la valise » peut permettre d’expérimenter : « Cette histoire existe, mais je ne suis pas obligé de la porter en permanence. »

Cette formulation est très différente de : « Cette histoire doit disparaître. »

Déposer n’est pas effacer

Une difficulté apparaît pourtant fréquemment dans certains discours thérapeutiques.

On parle de :

« se débarrasser des émotions négatives »,

« supprimer les souvenirs inutiles »,

« évacuer les traumatismes »,

« nettoyer l’inconscient »,

ou encore « éliminer les énergies émotionnelles du passé ».

Ces formulations ne correspondent pas correctement au fonctionnement connu de la mémoire et des émotions.

Un souvenir autobiographique douloureux ne ressemble pas à un fichier placé dans une corbeille informatique. Une émotion n’est pas davantage une substance toxique stockée quelque part dans le cerveau qu’il faudrait évacuer.

La métaphore devient problématique lorsqu’elle est prise littéralement.

Une thérapie peut diminuer la détresse associée à un souvenir, modifier son interprétation, permettre de l’évoquer sans être submergé, diminuer certaines réponses conditionnées ou transformer les comportements qui lui sont associés.

Cela ne signifie pas que le souvenir a été retiré du cerveau.

Une émotion désagréable n’est pas nécessairement une émotion inutile

Le mot « inutile » mérite lui-même d’être interrogé.

Une personne peut effectivement avoir intérêt à abandonner certains comportements devenus inadaptés :

> éviter systématiquement certaines situations,

> chercher continuellement l’approbation,

> vérifier vingt fois quelque chose,

> ruminer pendant des heures,

> se surinvestir pour ne décevoir personne,

> utiliser systématiquement l’alcool, le tabac ou la nourriture pour réguler une tension émotionnelle.

Une règle mentale peut également être devenue excessivement rigide :

« Je dois toujours être forte. »

« Je dois satisfaire tout le monde. »

« Je ne dois jamais échouer. »

« Je dois tout contrôler. »

Ces stratégies peuvent avoir eu une fonction dans une période donnée de l’existence et devenir ensuite coûteuses. En revanche, dire d’une émotion qu’elle est « inutile » est beaucoup plus discutable. La peur, la colère, la tristesse, la honte ou la culpabilité peuvent être disproportionnées, persistantes ou associées à des apprentissages devenus inadaptés. Cela ne les transforme pas pour autant en déchets psychologiques.

La question thérapeutique devient : « Pourquoi apparaît-elle ici, qu’est-ce qui l’entretient et comment puis-je apprendre à ne plus organiser mon comportement autour d’elle ? »

Quand vouloir se débarrasser devient précisément le problème

Il existe ici un paradoxe bien connu en psychologie.

Plus nous considérons qu’une pensée ne devrait absolument pas être présente, plus nous risquons de surveiller mentalement son apparition.

Les recherches sur la suppression des pensées ont notamment mis en évidence des phénomènes de rebond : après avoir tenté de supprimer certaines pensées, celles-ci peuvent devenir temporairement plus accessibles. Les méta-analyses indiquent que cet effet existe, avec une amplitude variable selon les conditions expérimentales.

Cela ne signifie pas que « repousser une pensée ne fonctionne jamais ». Une telle affirmation serait excessive.

Le problème apparaît surtout lorsque la lutte contre l’expérience interne devient une stratégie centrale :

« Il ne faut surtout plus que j’y pense. »

« Je dois éliminer cette anxiété. »

« Cette émotion ne devrait plus revenir après la séance. »

La personne commence alors à surveiller en permanence si le problème est encore présent. Et cette surveillance peut elle-même entretenir le problème.

De l’élimination à la flexibilité psychologique

Cette distinction rejoint certains travaux contemporains portant sur la flexibilité psychologique.

Dans l’Acceptance and Commitment Therapy, par exemple, l’objectif n’est pas principalement de faire disparaître les événements psychologiques désagréables. Il consiste davantage à développer la capacité à entrer en contact avec pensées, émotions et sensations sans que celles-ci déterminent systématiquement le comportement, puis à continuer à agir dans une direction cohérente avec ses valeurs.

Une importante revue systématique et méta-analytique publiée en 2024 confirme que plusieurs dimensions de flexibilité et d’inflexibilité psychologiques évoluent au cours des interventions ACT et peuvent participer aux mécanismes de changement, même si la causalité précise entre ces processus et l’amélioration clinique reste complexe à établir.

Cela conduit à reformuler complètement l’objectif du « ménage intérieur ». Il ne s’agit plus nécessairement de vider la maison. Il s’agit de pouvoir y circuler librement.

Ce que l’hypnose peut apporter

L’hypnose possède ici un intérêt particulier.

Elle utilise l’imagination, les transformations perceptives, les métaphores et les suggestions expérientielles. Les suggestions peuvent permettre de représenter concrètement un problème abstrait : un poids sur les épaules, une corde que l’on tient depuis longtemps, une pièce encombrée, un vêtement devenu trop petit, un sac rempli d’objets appartenant à différentes périodes de l’existence.

Les interventions hypnotiques utilisent précisément cette capacité à mobiliser l’imagination et la suggestion pour modifier l’expérience subjective.

Une personne peut alors expérimenter symboliquement quelque chose qu’elle comprend intellectuellement mais qu’elle éprouve difficilement :

« J’ai le droit de ne plus assumer cette responsabilité. »

« Je peux me souvenir sans revivre. »

« Cette pensée peut être présente sans commander ce que je fais. »

« Ce qui m’a protégé autrefois n’est peut-être plus nécessaire aujourd’hui. »

« Je peux conserver mon histoire sans continuer à la porter de la même façon. »

Dans ce cadre, le « ménage de printemps » devient une expérience de tri, plutôt qu’une opération d’effacement.

Le risque particulier des protocoles trop démonstratifs

Certaines séances peuvent toutefois aller beaucoup plus loin :

« Vous mettez toutes vos souffrances dans cette malle. »

« Vous fermez définitivement cette malle. »

« Vous laissez toutes vos blessures derrière cette porte. »

« Elles ne vous appartiennent plus. »

L’expérience peut être émotionnellement forte.

Le problème apparaît quelques jours plus tard lorsque la personne retrouve une pensée, un souvenir ou une émotion qu’elle pensait avoir définitivement abandonné.

Elle peut alors conclure : « La séance n’a pas fonctionné. »

Ou : « Je n’ai pas réussi à lâcher prise. »

Un outil conçu pour apporter du soulagement produit alors un nouveau critère d’échec. Il me paraît donc préférable d’éviter de promettre implicitement une disparition définitive.

Le cas particulier du traumatisme

La prudence doit être encore plus grande lorsqu’un vécu traumatique est concerné.

Utiliser temporairement une image de boîte, de coffre ou de contenant peut parfois permettre à une personne de réduire son niveau d’activation et de différer le traitement d’un contenu émotionnel qu’elle n’est pas en état d’aborder immédiatement.

Cela relève alors davantage du containment que de l’effacement. La distinction est essentielle. Mettre temporairement quelque chose de côté signifie : « Je peux choisir quand et dans quelles conditions je souhaite y revenir. »

L’enfermer définitivement signifie : « Pour aller mieux, cela ne doit plus jamais réapparaître. »

Ces deux messages thérapeutiques n’ont pas les mêmes implications.

Les modèles contemporains travaillant sur le traumatisme accordent justement une place importante aux phénomènes d’évitement et aux difficultés de flexibilité psychologique. L’objectif n’est donc généralement pas d’apprendre à fuir plus efficacement les expériences internes liées au traumatisme.

« Faire de la place » plutôt que « faire disparaître »

C’est probablement ici que la métaphore du ménage peut devenir particulièrement intéressante. Quand on fait réellement le ménage chez soi, on ne jette pas tout.

On ouvre. On regarde. On trie. On retrouve certaines choses. On en conserve quelques-unes. On déplace celles qui occupaient trop de place.

On découvre parfois qu’on continuait à stocker quelque chose uniquement parce qu’on n’avait jamais pris le temps de se demander si cela nous convenait encore.

Et on se sépare éventuellement de ce que l’on choisit de ne plus conserver.

Une séance thérapeutique peut fonctionner de la même manière.

La question pourrait devenir : « Parmi tout ce que vous transportez depuis des années, qu’avez-vous encore besoin de porter aujourd’hui ? »

Cette question est beaucoup plus intéressante que : « De quoi voulez-vous vous débarrasser ? »

La première ouvre une réflexion sur la fonction, le choix et l’évolution.

La seconde risque de transformer la souffrance en objet indésirable à expulser.

Une autre manière de conduire le « ménage de printemps »

Un protocole hypnotique de ce type pourrait donc inviter la personne à explorer symboliquement son environnement intérieur sans prédéterminer ce qu’elle doit supprimer.

Elle pourrait distinguer :

  1. ce qu’elle souhaite conserver parce que cela fait partie de son histoire ou de ses ressources ;
  2. ce qu’elle souhaite regarder autrement ;
  3. ce qui appartient davantage aux attentes ou responsabilités des autres qu’aux siennes ;
  4. les stratégies qui furent autrefois protectrices mais sont devenues coûteuses ;
  5. ce qu’elle peut simplement poser pour ne plus avoir à le porter continuellement.

Ce dernier point est probablement le plus important. Une chose peut continuer à exister sans avoir besoin d’être portée.

Une nuance essentielle pour la pratique de l’hypnose

Je modifierais donc légèrement une formulation souvent utilisée : « Déposer ce qui est devenu inutile. »

Je lui préférerais : « Déposer ce qu’il n’est plus nécessaire de porter de la même manière. »

Cette formulation évite de décider à la place de la personne que certaines émotions ou certains éléments de son histoire sont inutiles. Une autre proposition me paraît encore plus intéressante : « Faire de la place pour ce qui compte aujourd’hui. »

Elle déplace l’objectif. La thérapie ne consiste plus uniquement à réduire quelque chose. Elle permet aussi de retrouver de la disponibilité pour autre chose : les relations, les projets, la curiosité, le plaisir, la sécurité, l’autonomie, les valeurs ou simplement la possibilité d’être davantage présent à ce qui se déroule maintenant.

Finalement, faut-il utiliser ces protocoles ?

Oui, à condition de comprendre ce que l’on fait. Le « ménage de printemps », les valises que l’on pose, le sac que l’on allège ou la pièce que l’on range peuvent constituer de très bonnes métaphores hypnotiques. Elles favorisent potentiellement l’externalisation, la prise de perspective, la distanciation et le sentiment de pouvoir choisir sa réponse plutôt que de subir automatiquement ce qui apparaît.

Mais la métaphore devient beaucoup moins pertinente lorsqu’elle entretient trois illusions :

qu’une émotion désagréable serait nécessairement inutile,

qu’un souvenir douloureux pourrait être simplement effacé,

et qu’aller mieux supposerait de ne plus jamais ressentir certaines choses.

Une conception psychothérapeutique plus solide conduit à une autre ambition. Il ne s’agit pas toujours de retirer quelque chose de la personne.Il s’agit souvent de faire en sorte qu’elle n’ait plus besoin d’organiser sa vie autour de cette chose. Le passé peut rester dans la maison. Il n’a simplement plus besoin d’occuper toutes les pièces.

Références principales

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