La profondeur en hypnose existe-t-elle vraiment ?

Ce que mesurent les états, les échelles hypnotiques et ce que vaut l’« état d’Esdaile »

En hypnose, nous parlons volontiers de profondeur. Une personne serait en transe légère, moyenne ou profonde. Elle descendrait ensuite vers le somnambulisme, puis vers des niveaux encore plus avancés.

Dans certaines formations, ce vocabulaire prend la forme d’une cartographie précise : à chaque palier correspondraient des phénomènes, des capacités thérapeutiques et parfois même des usages anesthésiques. C’est ce que j’ai appris en me formant en hypnose elmanienne, mais aussi sur d’autres formations.

Cette représentation est rassurante parce qu’elle donne l’impression de savoir où l’on se trouve. On peut même tester pour savoir où on est ! Elle mélange pourtant plusieurs réalités différentes : le vécu subjectif de la personne, sa réponse aux suggestions, les signes observés par le praticien, la relaxation, l’absorption, l’analgésie et les modèles théoriques appris en formation. Tant que ces dimensions restent confondues, la profondeur devient un mot qui explique tout et ne mesure plus grand-chose.

J’ai donc repris tout ça de fond en comble, en revenant à ce qu’on raconte, à ce qui a été testé, validé par la science.

D’abord, il faut comprendre ce que la recherche appelle état hypnotique, profondeur, suggestibilité et hypnotisabilité. Cette clarification change ensuite l’analyse : le problème ne porte pas sur la réalité des expériences vécues, mais sur la manière dont nous les classons et sur les conclusions cliniques que nous en tirons.

Partie I : profondeur, états et échelles hypnotiques

1. Le mot « profondeur » recouvre plusieurs phénomènes

La métaphore de la profondeur suggère une seule dimension verticale. Plus la personne descendrait, plus l’hypnose deviendrait intense. Or les observations cliniques et les mesures de laboratoire ne s’alignent pas aussi simplement. Une personne peut se sentir très loin de son environnement tout en gardant une motricité normale. Une autre peut présenter une catalepsie nette sans éprouver une grande détente. Une troisième peut répondre à une suggestion d’analgésie tout en décrivant une transe légère.

Dans les publications, le même mot peut désigner au moins cinq dimensions :

• la profondeur subjective, c’est-à-dire l’intensité de l’expérience telle que la personne la rapporte ;

• l’absorption, soit le degré d’engagement attentionnel dans une expérience interne ou externe ;

• la réponse aux suggestions motrices, perceptives, cognitives ou mnésiques ;

• le sentiment d’involontarité, lorsque la réponse paraît se produire d’elle-même ;

• des modifications physiologiques ou cérébrales observées pendant une procédure hypnotique.

Ces dimensions peuvent être corrélées. Elles ne sont pas interchangeables. La relaxation, par exemple, facilite l’expérience de certaines personnes, mais elle ne définit pas l’hypnose et n’est pas nécessaire à toutes les réponses hypnotiques. Une hypnose dite « alerte » ou « activée » peut produire des phénomènes importants alors que la personne garde les yeux ouverts et reste physiquement active.

2. Parler d’un « état » ne règle pas la question

Le terme état possède deux sens qu’il faut séparer. Dans un sens descriptif, un état correspond simplement à une configuration momentanée de l’expérience, de l’attention et du comportement. Sous cet angle, parler d’un état hypnotique ne pose pas de difficulté particulière. Une induction et des suggestions peuvent modifier la perception du corps, le sentiment d’effort, la douleur, l’attention ou le rapport à l’environnement.

Dans un sens plus fort, le mot désigne une catégorie naturelle distincte, dotée de frontières identifiables et d’un mécanisme spécifique. Cette proposition reste débattue. Les théories contemporaines de l’hypnose invoquent des mécanismes différents : attentes, contrôle métacognitif, dissociation, apprentissage, attention, prédiction perceptive ou sentiment d’agentivité. La revue systématique de Zahedi, Lynn et Sommer (2024) montre qu’aucun modèle unique ne rend compte de l’ensemble des phénomènes.

Les neurosciences confirment que les suggestions hypnotiques peuvent s’accompagner de modifications fonctionnelles mesurables. Elles ne montrent pas pour autant qu’il existe un seul état cérébral homogène, identique d’une personne à l’autre et organisé selon une échelle universelle de profondeur. Les résultats varient avec la tâche, le contenu de la suggestion, l’hypnotisabilité et la méthode d’analyse (Wolf et al., 2022 ; De Pascalis, 2024).

Je préfère donc une formulation plus précise : l’hypnose peut produire des configurations particulières de conscience et de réponse à la suggestion. La recherche ne permet pas de les réduire à une substance mentale unique dont on mesurerait simplement la quantité.

3. Comment les anciens modèles ont construit des paliers

Les classifications par degrés ne sont pas une invention récente. Au XIXe siècle, plusieurs auteurs ont cherché à ordonner les manifestations hypnotiques. Charcot distinguait léthargie, catalepsie et somnambulisme. À Nancy, Liébeault et Bernheim proposaient d’autres degrés, davantage centrés sur la suggestibilité et les réponses observées. Ces modèles reflétaient autant les théories de leurs auteurs que les comportements produits dans leurs services.

Au début du XXe siècle, les chercheurs ont tenté de rendre ces classements plus systématiques. L’échelle de Davis et Husband, publiée en 1931, associait une série de comportements à des niveaux allant de réponses faibles à une transe dite profonde. Friedlander et Sarbin ont proposé en 1938 une échelle combinant plusieurs tests pour estimer la « profondeur de l’hypnose ». Ces travaux représentent une avancée méthodologique pour leur époque : ils cherchaient à sortir de l’impression clinique pure et à comparer les sujets.

Ils reposaient néanmoins sur une hypothèse fragile : les phénomènes hypnotiques se présenteraient dans un ordre stable. Une suggestion motrice simple annoncerait un niveau léger, une amnésie un niveau plus profond, une hallucination un niveau encore supérieur. Or cet ordre n’est pas universel. Certaines personnes répondent à une suggestion perceptive et non à une catalepsie. D’autres réussissent un item réputé difficile tout en échouant à un item supposé plus simple.

Un autre problème apparaît : le raisonnement devient circulaire. Une amnésie est classée comme signe de profondeur, puis sa présence est utilisée pour prouver que la personne est profondément hypnotisée. L’échelle ne découvre alors pas un niveau indépendant. Elle retrouve le classement qui a servi à la construire.

L’histoire de ces instruments reste utile. Elle montre toutefois que les mots « léger », « moyen », «profond » ou « somnambulique » ne désignent pas des étages anatomiques découverts dans le cerveau. Ce sont des catégories élaborées pour ordonner des réponses cliniques et expérimentales (Weitzenhoffer, 2002a).

4. Les échelles modernes mesurent surtout l’hypnotisabilité

À partir des années 1950 et 1960, la recherche s’est déplacée vers des procédures standardisées. Les Stanford Hypnotic Susceptibility Scales de Weitzenhoffer et Hilgard proposent une induction identique, suivie d’une série de suggestions dont la réussite est codée selon des critères définis. Les formes A et B ont été publiées en 1959, puis la forme C en 1962. La Harvard Group Scale de Shor et Orne a permis une administration collective à partir d’une adaptation de la Stanford A.

Ces instruments ne mesurent pas directement la profondeur ressentie à un moment donné. Ils évaluent surtout l’hypnotisabilité ou la suggestibilité hypnotique : la propension d’une personne à répondre à un ensemble standardisé de suggestions dans un contexte hypnotique. Le score additionne généralement des réussites à des items moteurs, perceptifs ou cognitifs.

Les catégories « faible », « moyenne » et « forte » hypnotisabilité sont pratiques pour constituer des groupes de recherche. Elles ne prouvent pas l’existence de trois types naturels de personnes. Une analyse portant sur 584 participants a plutôt soutenu une structure dimensionnelle de la suggestibilité hypnotique (Reshetnikov & Terhune, 2022). Des travaux factoriels récents retrouvent aussi un facteur général, sans faire apparaître une succession de stades discrets (Zimmerman et al., 2025).

Il faut donc éviter deux confusions :

• un score élevé d’hypnotisabilité ne signifie pas que la personne se trouve constamment dans une transe plus profonde ;

• la réussite d’un item réputé difficile ne prouve pas le franchissement d’un palier neurologique.

5. Des instruments utiles, mais loin d’être parfaits

Les échelles de Stanford et de Harvard ont fourni des procédures reproductibles, des normes et un langage commun. Les critiquer ne revient pas à nier leur contribution.

Leurs limites sont néanmoins connues. Le codage réussite-échec réduit une réponse complexe à un point ou zéro point. Un seul essai peut mal représenter la capacité réelle du participant. Les items sollicitent des aptitudes différentes, par exemple la motricité, l’imagerie, l’attention, la mémoire ou la perception. Un score total identique peut donc correspondre à des profils de réponse très différents.

Acunzo et Terhune (2021) estiment que plusieurs échelles historiques répondent mal aux questions actuelles en raison de leur cotation binaire, de l’échantillonnage limité des réponses et du contenu de certains items. Barnier et ses collègues (2022) défendent une approche componentielle : l’hypnotisabilité pourrait résulter d’une aptitude générale associée à plusieurs capacités plus spécifiques. Les données ne sont pas encore suffisantes pour imposer un modèle définitif, mais elles fragilisent l’idée d’une échelle unique allant mécaniquement du léger au profond.

Des outils plus récents cherchent à améliorer la mesure. La Sussex-Waterloo Scale of Hypnotizability, par exemple, distingue davantage la réussite comportementale, l’expérience subjective et le sentiment d’involontarité (Lush et al., 2018). Cette évolution est importante : lever un bras parce qu’on suit volontairement une consigne ne constitue pas exactement la même réponse que sentir ce bras se soulever sans effort intentionnel.

Aucune échelle ne lit directement une propriété cachée du cerveau. Elle échantillonne des réponses dans un contexte précis. Son résultat dépend de la formulation des suggestions, de la compréhension des consignes, des attentes, de la motivation, de la relation avec l’expérimentateur et des critères de cotation.

6. La profondeur subjective mérite d’être étudiée, sans être transformée en thermomètre

Certaines critiques vont trop loin en réduisant la profondeur à un simple mot vide. Les personnes décrivent des variations réelles dans leur expérience : absorption, ralentissement du temps, modification de l’image du corps, diminution des pensées verbales, sentiment de distance ou bien-être. Cardeña (2005) a étudié la phénoménologie d’hypnoses vécues comme profondes et retrouve plusieurs de ces dimensions.

Des échelles d’autoévaluation demandent au participant d’estimer sa profondeur sur une graduation numérique ou verbale. Le Long Stanford Scale, défendu par Wagstaff, Cole et Brunas-Wagstaff (2008), présente des corrélations avec les mesures conventionnelles de suggestibilité. La profondeur subjective possède donc une certaine validité psychologique. Elle fournit une information que les seuls comportements observés ne donnent pas.

Cette mesure reste sensible au contexte. Radtke et Spanos (1982) ont montré que la manière de décrire les choix proposés modifiait nettement le nombre de participants se déclarant hypnotisés. Lorsque l’échelle distingue explicitement absorption et hypnose, certains sujets disent avoir été absorbés sans se considérer hypnotisés. Le mot utilisé guide en partie l’interprétation de l’expérience.

La conclusion raisonnable tient en deux propositions. Le vécu de profondeur est une donnée réelle parce qu’il décrit ce que la personne éprouve. Il ne constitue pas, à lui seul, la mesure directe d’un stade objectif et universel.

7. Les neurosciences ne fournissent pas d’indicateur universel de profondeur

Plusieurs travaux ont recherché des corrélats cérébraux de la profondeur rapportée ou de l’hypnotisabilité. McGeown et ses collègues (2015) ont observé des associations entre profondeur subjective, suggestibilité, structure cérébrale et connectivité fonctionnelle. Des études EEG exploratoires tentent également de prédire l’intensité de l’expérience hypnotique. Les résultats restent variables et ne permettent pas de construire une échelle neurophysiologique générale.

Les moniteurs conçus pour estimer l’effet hypnotique des anesthésiques généraux, comme l’indice bispectral, réagissent parfois pendant une induction hypnotique. Zech, Seemann et Hansen (2023) soulignent toutefois que leur spécificité demeure incertaine. Ces appareils ont été développés dans le contexte de l’anesthésie pharmacologique. Une modification de leur indice pendant l’hypnose ne transforme pas une transe en anesthésie générale et ne mesure pas un niveau clinique nommé par une école d’hypnose.

La prudence s’impose d’autant plus que les moniteurs de profondeur anesthésique eux-mêmes peuvent donner des recommandations discordantes face au même signal EEG (Hight et al., 2023). Chercher un chiffre unique pour résumer un état de conscience complexe reste un défi, même dans un contexte médical beaucoup plus instrumenté.

8. Une hypnose plus profonde n’est pas automatiquement plus efficace

Dans la pratique, la profondeur devient parfois un objectif en soi. Le praticien multiplie les approfondissements, vérifie des signes et cherche une expérience impressionnante. Cette démarche peut convenir à certains patients. Elle n’est pas une condition générale de réussite.

L’hypnotisabilité prédit de manière modeste à modérée certaines réponses, en particulier l’analgésie et les effets reposant directement sur des suggestions perceptives ou motrices. Son importance varie selon l’indication, le protocole et le critère de résultat. Elle peut donc être cliniquement pertinente sans devenir un verdict sur la capacité à bénéficier d’une prise en charge (Montgomery et al., 2011 ; Kihlstrom, 2023).

La profondeur subjective est encore autre chose. Aucune donnée robuste ne montre qu’une personne doit se sentir très profondément hypnotisée pour progresser en psychothérapie. Des changements peuvent survenir avec une expérience légère, conversationnelle ou alerte. La qualité de la formulation, l’alliance, les attentes, l’exposition, l’apprentissage et les mécanismes spécifiques du traitement restent déterminants.

Le bon critère n’est donc pas la profondeur obtenue. Il porte sur le résultat recherché, la sécurité de la procédure et la capacité de la personne à utiliser l’expérience. Une catalepsie spectaculaire ne vaut pas, en elle-même, une amélioration clinique.

Ce que l’on peut retenir avant de parler d’Esdaile

La recherche permet d’étudier séparément le vécu de profondeur, l’absorption, l’involontarité, les réponses aux suggestions et les modifications neurophysiologiques. Elle ne valide pas une échelle universelle de paliers où chaque phénomène apparaîtrait obligatoirement dans le même ordre. Cette distinction devient essentielle dès qu’une tradition affirme avoir identifié un niveau plus profond que tous les autres.

Partie II. Que vaut scientifiquement « l’état Esdaile » ?

Comme d’autres, je l’ai appris en formation et amené plusieurs fois des collègues dans cet état particulier. La catatonie est d’ailleurs impressionnante ! A mes débuts, je l’ai tenté plusieurs fois en cabinet avec des profils de patients très différents. Mon expérience reste limitée mais j’ai testé de le faire sans aucune suggestion préalable et je n’ai alors jamais obtenu ce que j’obtenais avec des personnes à qui j’avais expliqué en amont l’état. Cela illustre bien ce que cette partie explique.

9. Une histoire réelle, mais des données impossibles à traiter comme un essai clinique

James Esdaile, chirurgien écossais de la Compagnie des Indes orientales, a exercé au Bengale dans les années 1840. À partir de 1845, il a utilisé des procédures relevant du mesmérisme, aussi appelé magnétisme animal, avant des interventions chirurgicales. Ses publications décrivent des amputations, des extractions de tumeurs et surtout de nombreuses ablations de volumineuses tumeurs scrotales associées à l’éléphantiasis.

Dans son ouvrage de 1852, Esdaile dresse une liste de 261 opérations importantes. Il indique notamment avoir traité environ 200 tumeurs scrotales et rapporte une mortalité voisine de 5 % dans cette série (Esdaile, 1852). Ces documents appartiennent bien à l’histoire de la chirurgie, de l’anesthésie et de l’hypnose.

Leur valeur probante reste limitée. Esdaile ne disposait ni d’un groupe témoin comparable, ni d’une répartition aléatoire, ni d’une évaluation indépendante de la douleur. Les critères de sélection, les conditions opératoires et le suivi ne répondent pas aux standards actuels. Sa comparaison avec la mortalité de la chirurgie ordinaire n’était pas ajustée selon le type d’intervention, l’état initial du patient ou les soins postopératoires.

La baisse de mortalité qu’il attribuait à la suppression du « choc douloureux » ne peut donc pas être reliée avec certitude au mesmérisme. L’expérience du chirurgien, la sélection des cas, l’hygiène, la nature des tumeurs, les soins après l’opération ou la manière de comptabiliser les décès peuvent aussi intervenir. Le récit historique reste remarquable. La démonstration causale manque.

10. Une chronologie souvent simplifiée

On lit régulièrement qu’Esdaile opérait avant l’arrivée de l’anesthésie chimique. La formule convient au début de ses expériences. La démonstration publique de l’éther date de 1846 et le chloroforme est introduit en 1847. Esdaile a poursuivi ses activités après ces dates.

L’historien Kapil Raj montre que le soutien institutionnel au mesmérisme s’est affaibli lorsque des anesthésiques chimiques plus simples à administrer et moins coûteux se sont diffusés (Raj, 2024). La formulation exacte serait donc la suivante : les premières opérations mésmériques d’Esdaile ont précédé la diffusion de l’éther et du chloroforme, puis sa méthode a continué quelque temps pendant le développement de l’anesthésie pharmacologique.

11. Esdaile n’a jamais défini un stade portant son nom

Le nom entretient la confusion principale. James Esdaile a décrit une procédure mésmérique et ses effets supposés. Il n’a pas construit une échelle où un « état d’Esdaile » se situerait au-delà du somnambulisme.

Cette catégorie appartient à la tradition de Dave Elman. Son ouvrage de 1964, publié sous le titre Findings in Hypnosis puis diffusé sous d’autres titres (Hypnotherapy)selon les éditions, décrit un « hypnotic coma ». Dans les milieux elmaniens, ce tableau sera ensuite appelé « état d’Esdaile ». Le mot coma relève ici du vocabulaire praticien. Il ne correspond pas au coma neurologique, qui constitue une altération pathologique de la conscience et de la réactivité nécessitant une évaluation médicale.

Par prudence historique, il vaut mieux écrire qu’Elman a popularisé ou systématisé cette appellation plutôt qu’affirmer qu’il l’a nécessairement créée. Les usages antérieurs n’ont pas été étudiés de manière exhaustive. Le point essentiel demeure : la catégorie moderne vient d’un modèle de praticien du XXe siècle, pas des rapports chirurgicaux de James Esdaile.

12. Que décrit la tradition elmanienne ?

Les descriptions associent généralement une immobilité ou une catalepsie étendue, une grande détente, une fermeture persistante des yeux, une diminution de l’envie de bouger, un sentiment d’euphorie, une analgésie importante et une réticence à interrompre l’expérience. Elman avançait également qu’une proportion notable de sujets pouvait atteindre ce niveau après un approfondissement progressif, sans fournir de données publiées permettant de vérifier cette fréquence.

Plusieurs éléments de ce tableau sont plausibles et peuvent être observés. Une personne peut ressentir une absorption intense, une modification du sentiment d’effort, une immobilité agréable, une altération de l’image du corps ou une réduction marquée de la douleur. La recherche sur l’hypnose documente chacune de ces réponses.

Le saut logique commence lorsqu’on les rassemble sous une seule étiquette et que l’on suppose l’existence d’un état naturel distinct. Des phénomènes peuvent coexister sans former une catégorie stable. Ils peuvent également dépendre des suggestions données, des attentes, du cadre de la séance et de la manière dont le praticien interprète les réponses.

La formule « il peut bouger, mais il ne veut pas » illustre cette difficulté. Une absence de mouvement peut correspondre à une catalepsie suggérée, une inhibition volontaire, une relaxation importante, une conformité aux consignes ou une expérience subjective de non-volonté. Sans procédure permettant de distinguer ces hypothèses, la phrase décrit un vécu ou une observation. Elle n’identifie pas un mécanisme.

13. Pourquoi cette catégorie n’est pas validée

L’analyse des échelles de profondeur permet maintenant d’aller directement au point. Un stade scientifique exige une définition opérationnelle, des critères reproductibles et une méthode permettant de le différencier de phénomènes proches. L’« état d’Esdaile » ne répond pas actuellement à ces exigences.

1. Aucun ensemble consensuel de critères ne permet à deux évaluateurs indépendants de décider qu’une personne a franchi ce niveau.

2. Aucune échelle psychométrique validée ne mesure spécifiquement cette catégorie. Son absence des instruments reconnus ne prouve pas l’inexistence du vécu, mais montre que le construit n’a pas été standardisé.

3. Aucune étude comparative n’a établi que les manifestations décrites forment une classe distincte plutôt qu’une combinaison d’absorption, de catalepsie, de bien-être et d’analgésie.

4. Aucune réplication indépendante n’a montré un bénéfice clinique ajouté attribuable au franchissement de ce prétendu niveau.

Le point faible ne réside donc pas dans l’absence d’un appareil capable de détecter l’état. Il commence plus tôt : la catégorie elle-même n’est pas définie de manière assez précise pour être testée correctement.

14. Ce que la science confirme : l’analgésie hypnotique

Le manque de validation de l’« état d’Esdaile » ne remet pas en cause l’analgésie hypnotique. Les données sont nettement plus solides sur ce point.

La méta-analyse de Montgomery, DuHamel et Redd (2000), portant sur 18 études, concluait à un effet global modéré à important des suggestions hypnotiques sur la douleur. La synthèse de Thompson et ses collègues (2019), fondée sur 85 essais expérimentaux contrôlés, confirme une diminution significative de la douleur. L’effet varie selon le protocole, la stimulation, la qualité méthodologique et l’hypnotisabilité des participants. Les personnes moyennement ou fortement hypnotisables tendent à répondre davantage aux suggestions analgésiques directes.

Les données cliniques sont plus hétérogènes que les études expérimentales. Elles soutiennent néanmoins l’intérêt de l’hypnose dans certaines douleurs et lors de certains actes médicaux, le plus souvent comme intervention complémentaire. Une vue d’ensemble récente des méta-analyses retrouve des effets favorables dans plusieurs domaines, avec une qualité de preuve variable selon les indications (Rosendahl, Alldredge, & Haddenhorst, 2024).

Les travaux de Rainville, Hofbauer et d’autres équipes montrent que les suggestions hypnotiques peuvent modifier différentes composantes de l’expérience douloureuse. Une suggestion peut agir davantage sur l’intensité sensorielle, une autre sur le caractère désagréable. Les modifications concernent des réseaux distribués impliqués dans l’attention, la saillance, l’évaluation affective et le contrôle cognitif, notamment le cortex cingulaire antérieur, l’insula et des régions somatosensorielles (Rainville et al., 1997 ; Hofbauer et al., 2001).

La douleur reste une expérience subjective dont l’autoévaluation constitue la mesure clinique de référence. L’imagerie apporte des corrélats neurofonctionnels compatibles avec une modulation réelle. Elle ne fournit ni un thermomètre cérébral universel de la douleur, ni la preuve d’un stade hypnotique nommé Esdaile.

15. L’hypnosédation ne correspond pas à une anesthésie par hypnose seule

Le travail mené à Liège depuis les années 1990 est souvent cité à juste titre, mais parfois mal présenté. Les premières études de Marie-Elisabeth Faymonville et de ses collègues ont évalué l’hypnose comme adjuvant lors d’interventions réalisées sous anesthésie locale et sédation consciente intraveineuse. Une étude rétrospective a porté sur 337 patients, puis une étude prospective randomisée a comparé l’hypnose à des stratégies conventionnelles de réduction du stress chez 60 patients (Faymonville et al., 1995, 1997).

Les résultats indiquaient moins de douleur et d’anxiété périopératoires, une diminution des besoins en midazolam et en alfentanil, ainsi qu’une meilleure satisfaction dans le groupe hypnose. Ces travaux soutiennent une utilisation médicale sérieuse de l’hypnose. Ils ne montrent pas qu’une personne a subi une opération majeure grâce à un « état d’Esdaile » remplaçant toute anesthésie.

L’hypnosédation associe un accompagnement hypnotique, une anesthésie locale, une surveillance anesthésique et des médicaments administrés selon les besoins. Retirer les composantes médicales du protocole pour présenter l’hypnose comme une anesthésie purement mentale déforme les études et crée un risque de sécurité.

16. Aucune signature neurophysiologique propre à l’état d’Esdaile

Les études EEG, TEP et IRM fonctionnelle sur l’hypnose portent sur l’induction, le repos hypnotique, l’hypnotisabilité ou des suggestions particulières. Elles décrivent des changements variables dans des réseaux attentionnels, exécutifs, de saillance et du mode par défaut. Les revues disponibles insistent sur l’hétérogénéité des protocoles et sur l’absence d’une signature universelle de l’hypnose (Wolf et al., 2022 ; De Pascalis, 2024).

Je ne trouve, dans les revues de synthèse ni dans les bases bibliographiques interrogées, aucune étude évaluée par les pairs qui isole une signature EEG, TEP ou IRM propre à l’« état d’Esdaile ». Cette absence ne démontre pas que toute expérience correspondante est impossible. Elle impose une conclusion plus limitée : aucun marqueur spécifique n’est établi.

Même si une étude observait un profil cérébral particulier chez quelques participants entraînés selon la méthode d’Elman, il resterait à démontrer que ce profil est reproductible, spécifique et distinct d’une relaxation intense, d’une analgésie ou d’une absorption élevée. Une image cérébrale ne valide pas automatiquement le vocabulaire théorique utilisé pour provoquer l’expérience.

17. Les attentes participent à la forme de l’expérience

Bernheim avait déjà insisté sur le rôle de la suggestion. Au XXe siècle, Martin Orne a formalisé l’importance des caractéristiques de demande : dans une situation expérimentale ou thérapeutique, le participant cherche à comprendre ce qui est attendu et ajuste parfois son comportement, consciemment ou non (Orne, 1959).

Il serait excessif d’en conclure que toute réponse hypnotique relève du jeu de rôle. Les phénomènes peuvent être vécus comme involontaires et s’accompagner de modifications comportementales ou neurofonctionnelles mesurables. Le contexte contribue néanmoins à leur forme. Lorsqu’un praticien annonce qu’un niveau profond entraîne une lourdeur totale, une béatitude et l’envie de rester immobile, ces descriptions deviennent une partie de l’expérience que l’on observe ensuite.

Le terme « état d’Esdaile » circule surtout dans la littérature praticienne et dans certaines formations. Il peut y servir de repère pédagogique. Il devient problématique lorsqu’il est utilisé comme argument d’autorité, comme preuve d’une compétence supérieure ou comme promesse d’accès à une anesthésie particulière. Un usage répandu dans un milieu professionnel ne remplace ni une définition scientifique, ni une comparaison contrôlée.

18. Comment en parler sans nier ce que les personnes vivent ?

Deux erreurs symétriques restent possibles. La première transforme une tradition clinique en fait neurologique. La seconde nie toute expérience parce que la catégorie n’est pas validée. Une position scientifique évite ces deux excès.

Des personnes rapportent réellement une absorption intense, une immobilité agréable, une analgésie, un bien-être profond ou une impression de détachement du corps. Ces vécus méritent d’être entendus. Ils ne prouvent pas qu’un seuil universel nommé Esdaile vient d’être franchi.

Dans un article, une formation ou une consultation, les formulations suivantes me paraissent plus honnêtes :

« Dans le modèle de Dave Elman, cette configuration est appelée état d’Esdaile. »

« Certains sujets rapportent une grande immobilité, une sensation de bien-être et une réduction de la douleur. »

« Cette catégorie ne dispose pas actuellement d’une validation psychométrique ou neurophysiologique spécifique. »

« L’analgésie hypnotique est documentée, sans qu’il soit nécessaire de postuler un stade nommé Esdaile.»

Cette manière de parler ne retire rien à l’expérience. Elle retire la fausse certitude et évite de confondre un modèle de pratique avec une découverte établie.

Conclusion : garder la profondeur comme description, pas comme hiérarchie absolue

La profondeur hypnotique peut décrire une expérience subjective riche. Les échelles de suggestibilité permettent, de leur côté, d’étudier la réponse à des suggestions standardisées. Les deux informations sont utiles, mais elles ne mesurent pas la même chose. Ni l’une ni l’autre ne valide une succession universelle de paliers allant mécaniquement de la relaxation légère à un état supérieur.

James Esdaile appartient bien à l’histoire de l’anesthésie et de l’hypnose. Ses opérations au Bengale sont documentées, même si leur interprétation reste limitée par les méthodes de l’époque. L’analgésie hypnotique possède un corpus expérimental et clinique consistant. L’hypnosédation est utilisée dans certains contextes médicaux sous surveillance et en complément des moyens anesthésiques nécessaires.

Rien de tout cela ne valide l’« état d’Esdaile » comme stade discret placé au-delà du somnambulisme. La catégorie ne possède pas de définition consensuelle, d’échelle spécifique, de biomarqueur reproductible ni de bénéfice clinique ajouté démontré.

Un praticien peut employer ce modèle comme repère de travail, à condition de le présenter comme tel. La science ne demande pas de mépriser les observations cliniques. Elle demande de distinguer ce qui a été vécu, ce qui a été mesuré et ce qui a été interprété.

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